Un des plus grands reproches dirigés envers la vague de cinéastes québécois des dernières années serait son « recul politique », c’est-à-dire une absence de films à thèse qui abordent de front des sujets sociaux importants et d’actualité. Ce n’est pas un secret que le film politique n’en est pas à ses meilleurs jours. Un de ses derniers bons exemples date de 2008 avec Le Banquet de Sébastien Rose; un long métrage qui fonctionnait seulement la moitié du temps, mais qui avait une vision apocalyptique des universités au Québec trop extrême pour ne pas être captivante. Maintenant, vous pourriez avancer l’argument parfaitement valide que le nouveau cinéma québécois a une portée très engagée, de Denis Côté à Sophie Deraspe, de Xavier Dolan à Anne Émond; pour l’instant, laissons aux détracteurs le bénéfice du doute. Disons que le cinéma québécois est bel et bien en manque cruel de commentaire social. Pour ces critiques, il existe une exception à la règle, un duo de réalisateurs qui vont à contre-courant de la tendance passive du cinéma québécois : Simon Lavoie et Mathieu Denis. Lavoie a réalisé de son côté un drame sur la conscription au Québec – auquel Denis a contribué au montage, une adaptation d’un roman d’Anne Hébert, et les deux ont réalisé ensemble Laurentie en 2011, long métrage dérangeant sur la dérive d’un jeune homme de la génération Y dans le Québec moderne. Des offres intrigantes, certes, mais qui ont malheureusement un défaut fatal qui les empêche d’accéder à une plus grande reconnaissance : ce ne sont pas des bons films. Du tout.

Au mieux, ils sont maladroits, au pire, ils sont insultants. Et même s’ils peuvent avoir l’air profonds ou « artistiques », leurs résultats sont trop vides ou embarrassants pour les prendre au sérieux. Cependant, ce n’est pas pour démolir le travail passé des réalisateurs que nous sommes ici; rien n’empêche des cinéastes aux premières œuvres douteuses de nous surprendre et de gagner en maturité. C’est pourquoi Mathieu Denis, après avoir travaillé avec Simon Lavoie à deux reprises, a décidé de faire cavalier seul, en revenant sur une tranche de l’histoire du FLQ avant la crise d’octobre. Dans un sens, la scission a porté fruit, puisque Corbo est sans doute le meilleur film provenant du duo. En même temps, si ses défauts ne sont pas aussi flagrants que ceux de ses prédécesseurs, le manque de conviction et d’assurance se fait toujours sentir.

Corbo est seulement un film politique dans le sens que l’on parle de politique, et on en parle beaucoup. Les gens qui discutent, s’indignent et récitent de grands discours sur la société dans laquelle ils vivent, le poing sur la table ou dans les airs. C’est peut-être assez pour ceux qui se contentent de simples scénarios filmés, mais la réalisation, tout ce qui entoure et présente ces préoccupations, ne va jamais en ce sens. Il ne fait aucun doute que Mathieu Denis a une pensée anticolonialiste – devant des empires britanniques et américains qui trouvent des moyens de plus en plus créatifs pour se désintégrer, pourquoi penseriez-vous le contraine? Si c’est bien le cas, pourquoi la réalisation du film rappelle autant les nombreux drames britanniques interchangeables qui sortent chaque année? Pourquoi est-ce que les plans sont si conventionnels, si renfermées sur eux-mêmes alors que le message, ou du moins l’interrogation que présente le film, en est tout autre? Corbo est plus un film historique que d’autre chose, avec ses images décolorées du bon vieux temps et ses décors et costumes faits avec beaucoup de moyens; à aucun moment essaye-t-on de perturber le regard du spectateur, tout se fait à grands coups de discours et de dialogues de la plus haute importance.

Sauf que même en se basant sur son texte, les politiques au centre de Corbo sont étrangement molles; elles ne nous confrontent jamais, ne nous questionnent pas réellement, pire, on peut facilement s’en servir pour alimenter n’importe quelle opinion tellement elles sont faibles. Un film à portée politique ne devrait pas enfoncer son message dans la gorge de son spectateur, mais il devrait au moins perturber ses certitudes, lui faire considérer un autre point de vue. Et Corbo échoue complètement à cette tâche. C’est à se demander si Mathieu Denis (et du même coup Simon Lavoie) a lui-même des convictions esthétiques ou politiques propres; ses recours constants à des citations d’artistes, ainsi que sa mise-en-scène imitative avec seulement l’illusion de profondeur, nous donnent l’impression que Mathieu Denis ne fait pas de choix artistiques parce qu’il y croit du fond de son cœur, mais parce que ceux auquel il désire appartenir y croient.

La construction des trois personnages principaux, Jean, François et Julie, aborde dans le même sens, puisque leurs personnalités sont très peu définies en dehors de leurs idéaux, qui viennent en revanche de gens beaucoup plus grands qu’eux. Alors quand le film fait entrer la perte d’innocence de ces personnages face à leurs actions et leurs conséquences, quand quelque chose de très personnel leur arrive, ce changement n’a pas d’effet sur notre perception des trois jeunes puisqu’on les connaît très peu. Ils ne sont que des pions pour le groupe et pour le réalisateur, des non-entités au service de la révolution et d’un scénario hors de leur portée. Ça ne s’améliore pas pour ceux qui les entourent, les aînés, qui sont construits selon les clichés du film d’initiation d’adolescent. Le père de famille est coincé et appuie le système, ce qui lui vaut plusieurs échanges avec son fils Jean,  comme « Je ne veux pas devenir comme toi » et le toujours classique « Tu ne me comprendras jamais, papa! »; le grand-père est bien sûr plus relaxé, désillusionné et ouvert à son petit-fils; et le chef du mouvement est clairement le méchant de l’histoire, l’intellectuel qui va trop loin, avec sa posture et son regard méfiant en permanence et ses grands discours autoritaires. Les personnages incomplets, qui n’existent que pour remplir leurs fonctions dans le texte, confèrent à Corbo un caractère artificiel, déconnecté de la réalité. C’est vraiment dommage parce que même s’ils sont trop peu définis, ils sont peut-être les meilleurs rôles de cinéma qui ont été donnés à ces jeunes acteurs jusqu’à maintenant. Anthony Therrien, Karelle Tremblay, Antoine L’Écuyer, même Simon Pigeon et Maxime Mailloux, tous ces talents ont des personnages riches en possibilités, et Mathieu Denis ne fait rien avec eux.

Malgré ses illusions de grandeur et d’importance découlants de son sujet mythique, la chose qui frappe le plus à propos de Corbo est justement sa force déficiente, ses convictions si molles. C’est un film politique qui échoue à remettre en question les idéaux de son public; au contraire, il ne fait que les fortifier à partir de ses illustrations faibles et infiniment maniables. Est-ce que le film va engendrer un débat de société? Par vraiment; il est déjà en marche. On n’a qu’à regarder les moyens de pression de la grève étudiante et la répression policière de plus en plus intense. Corbo ne réussit jamais à faire surgir un quelconque doute sur les positions des deux camps, à adopter un point de vue mitigé tenable et crédible. Il tombe à plat dans la crevasse qui les sépare, assez rapidement pour l’ignorer. Si vos convictions politiques ont été chamboulées ou transformées pour toujours après son visionnement, c’est probablement parce que vous n’en aviez pas dès le départ. Certains désirent proclamer le retour du cinéma québécois engagé avec le travail de Mathieu Denis et Simon Lavoie, mais avec les efforts très engagés et bien plus puissants de Rodrigue Jean plus tôt cette année (L’amour au temps de la guerre civile) ainsi que de Sophie Deraspe la semaine dernière (Le Profil Amina), il n’y a plus beaucoup de raisons d’aller voir Corbo.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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