Le documentaire est sûrement le genre cinématographique le plus difficile à faire. Il est facile de penser le contraire, de comparer la grandeur des tournages de films de fiction à ses plus petites équipes, et de rester coincé avec la conception – bien naïve – qu’il ne suffit que de montrer la vérité pour réussir un documentaire. La tâche est beaucoup plus complexe. Depuis que le cinéma a pleinement assumé sa part de responsabilité par rapport au monde qui l’entoure, la fiction demeure une certaine zone de confort pour un réalisateur; l’univers qu’il crée, qu’il a imaginé, existe parallèlement au monde extérieur. C’est lui qui décide des règles qui démarquent ses idéaux, il n’a qu’à les rendre crédibles pour son public. Le documentaire est sans cesse perturbé par la réalité, par la société dans lequel il se trouve, car c’est le seul endroit où peut avoir lieu l’action – sans quoi on arrive dans la docu-fiction, qui est un autre genre complètement. Ceci n’a pas seulement d’impact sur la prémisse du projet, mais sur toutes les composantes du film, puisque cette réalité sera immanquablement transmise par le montage final. S’ensuivent alors mille et un choix esth(éthiques) quant au regard que l’on projette : comment placer les personnes dans le cadre? Comment communiquer l’information qui se trouve en dehors des plans filmés? Quel lien doit-on entretenir avec le sujet? Quel point de vue est « respectueux » ou « réaliste »? Comment enchaîner les scènes sans créer de narration artificielle ou de saturation? C’est un travail méticuleux, mais si celui-ci est bien fait, peut s’épanouir hors d’une simple fonction d’information.

Ce qui est dommage, c’est de constater que documentaire se fait désormais cannibaliser par les conventions populaires de la télévision, son nouveau grand mécène, et de voir des films qui non seulement ne se remettent jamais en question, mais qui n’utilisent même pas les possibilités propres au cinéma. On pourrait les décrire comme des pamphlets filmés; on se dit que les gens n’aiment pas vraiment lire, alors on a décidé de juste lui réciter le texte. Cela ne veut pas dire que le cinéma ne devrait pas s’impliquer politiquement, au contraire, il devrait être utilisé selon ses pleines capacités et ses propres enjeux. C’est ici que Le profil Amina entre en compte. Le dernier film de Sophie Deraspe, quelques semaines après la sortie en salle de Les loups, ne se contente pas de faire le suivi de l’affaire Anima Abdallah Arraf al Omari, cette blogueuse lesbienne syrienne du printemps arabe qui s’est avéré être l’arnaque d’un américain de Géorgie, ce qui aurait été assez pour concocter un documentaire pseudo-suspense. Le profil Amina va jusqu’à remettre en question son propre format, surtout quant à la représentation de l’autre dans les médias occidentaux.

Il ne s’agit pas ici d’un film uniforme, universel; on baigne dans l’éclatement des différents supports vidéo et multiples témoignages, allant au-delà d’une simple recherche de vérité et d’objectivité pour perdre son public dans une réflexion beaucoup plus grave. En effet, Le profil Amina se divise en trois sections distinctes : les entrevues, conduites avec journalistes et activistes, les documents d’archives et les scènes de fiction, jamais dramatiques, mais plutôt contemplatives, même voyeurs. Cela peut sembler comme un ensemble étrange, et ce l’est, mais la plus grande qualité du Profil Amina, c’est qu’en plus de rassembler toutes ces voix, le film n’a pas peur de ses paradoxes; il les assume, les met en relief, et débouche alors sur une critique de la représentation au cœur du support documentaire. Le lien entre archives et fiction en est d’ailleurs un grand exemple, puisqu’il existe un décalage entre tous les documents. On a accès à des vidéos de téléphones cellulaires, très basse qualité, tournés au milieu des évènements du printemps arabe sans aucun souci technique, et de l’autre côté, on a ces reportages télévisuels bien léchés, ces sites internet attrayants, bref, cette vision esthétiquement plaisante et simplifiée de l’actualité au Moyen-Orient. Ainsi, ces images d’une Amina qui se promène dans les rues, qui se dénude, ne sont pas que des éléments de docu-fiction à l’intérieur même du film, mais bien la visualisation d’un imaginaire collectif occidental. Le « male gaze » suggéré dès les premiers plans devient un « colonial gaze », soit l’idée du regard occidental dominant; un enjeu encore plus lourd et englobant de ce côté de l’Atlantique, quand on considère que l’industrie cinématographique québécoise des dernières années en est elle aussi coupable.

Si l’on ajoute cela aux nouveaux médias, et à leur impersonnalité et déconnexion de la réalité, on se retrouve encerclé par un doute constant. Contrairement à plusieurs documentaires d’aujourd’hui qui ont déjà toutes leurs idées coulées dans le béton, Le profil Amina ne cherche pas nécessairement des réponses, mais plutôt des questions qui ne rassurent pas le public, qui provoquent davantage des interrogations. Le film se calme peut-être lorsqu’il trouve un méchant individuel au terme de son enquête, en la personne de Tom MacMaster, mais la confusion a déjà fait ses ravages.

La création de l’histoire d’Amina rappelle la contradiction fondamentale du genre, soit le montage. Après tout, celle-ci était justement alimentée par des fragments de la réalité, alors qu’est-ce qui protège le documentaire? Même si Deraspe et sa collaboratrice Sandra Bagaria évitent les pièges du sensationnalisme et restent respectueuses dans les entrevues et dans la construction du film, le spectre de la fictionnalisation par le cinéma pèse de plus en plus sur les épaules. Le cinéma direct des années 60 avait déjà soulevé cet écart par la présence de l’équipement et le rejet d’une objectivité distante, mais dans le cadre des évènements en Égypte, en Syrie, en Tunisie, le sentiment d’urgence augmente exponentiellement.

Le profil Amina ne veut pas de la pitié d’un auditorat occidental; les activistes toujours présents au Moyen-Orient n’ont pas besoin de cela, mais bien qu’on les écoute, qu’on les supporte et qu’on s’indigne, dans toute la complexité et la violence de leur situation. Le film porte plutôt un miroir aux tendances médiatiques et cinématographiques de notre culture quant à cet « autre », et pour ce faire, déconstruit chacun de ses éléments pour mieux les problématiser. Même avec une durée de seulement 85 minutes, le documentaire utilise chaque instant pour brouiller les cartes et les convictions, et si l’identité réelle d’Amina est découverte et l’auteur de l’arnaque coincé, ses questionnements sont tellement larges qu’ils restent en suspens, longtemps après qu’on ait quitté la salle. Comme la répression qui sévit encore aujourd’hui dans la région, loin des caméras en soif de cotes d’écoute, Le Profil Amina est un film trop important et trop vaste pour être ignoré.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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