À la mort de Jean-Paul II, les cardinaux du monde entier se réunissent en conclave afin d’élire un nouveau pape. Tâche disgracieuse s’il en est une; en effet, comment choisir, parmi plus d’une centaine de hauts dignitaires à la barrette rouge, celui qui aura les capacités de mener l’approximatif milliard de fidèles de l’Église catholique romaine? En tapotant du crayon, se pinçant le menton, chacun des électeurs coupés du reste du monde imagine le pire : et s’il était choisi pour devenir pape à la place du pape? Le cardinal Melville (Michel Piccoli) est de ceux-là, et lorsqu’il est élu à la quasi-unanimité, il se sent défaillir. La fumée blanche s’échappe de la cheminée, on clame haut et fort Habemus papam!, traduction de « nous avons un pape », ce dernier devant s’adresser aux milliers de fervents réunis à la place Saint-Pierre du Vatican. Mais quelques secondes avant son discours retransmis dans le monde entier, il craque, se met à hurler et pris de panique, s’enfuit dans les corridors sombres de la basilique.

S’agit-il d’une crise de foi? Le vieil homme assure que non. Pourtant, le malaise est récalcitrant aux attentions du conclave, qui se verra obligé, avec bien sûr de grandes réserves, d’engager un psychanalyste, le professeur Brezzi (Nanni Moretti), afin d’extirper Sa Sainteté de sa profonde torpeur.

Le dernier film du réalisateur italien depuis Il Caimano (Le Caïman en français) en 2006, Habemus Papam tire en premier lieu une grande partie sa force du jeu de Piccoli, qui fend le cœur d’un regard humide, et de tous ceux interprétant les nombreux cardinaux. Tout est une question de ton ici, et si Moretti retient lestement sa satire des hautes sphères des religions organisées, c’est dans l’humanisation de ses représentants et dans l’humour joyeux que la transgression passe, celle de défroquer symboliquement ces hommes âgés et de révéler qu’eux aussi peuvent douter, hésiter ou simplement avoir envie d’une partie de cartes entre amis afin de tuer le temps. D’ailleurs, les scènes entre les cardinaux et le psychanalyste qui, attendant la rémission du pape, organisent un tournoi de volley-ball (!), basculent rapidement dans l’absurde, faisant régresser ces saints hommes au niveau d’enfants capricieux. Le dossard par-dessus la soutane, ils peuvent alors s’insulter lorsqu’un coéquipier rate une manchette ou crier et s’exciter comme des puces au moment de marquer un point. Avec Brezzi aux commandes, prenant le jeu un peu trop au sérieux, c’est Moretti qui semble se moquer de ses qualités de despote/metteur en scène.

L’humanisation passe surtout par l’histoire du cardinal Melville, qui après maintes tentatives de surmonter ses doutes quant à sa capacité d’accomplir le rôle qu’il lui incombe, s’enfuira dans les rues de Rome. Devenant simple quidam, retrouvant sa passion du théâtre en suivant une troupe s’apprêtant à jouer La mouette de Tchekhov, il considère l’homme qu’il aurait pu être et qu’il devra abandonner à jamais s’il se décide à rentrer dans les rangs et à devenir le représentant direct de Dieu. Piccoli se fond parfaitement à son personnage et signe de son talent, toutes les théories sur l’état chancelant de Melville s’équivalent. Il suffit de le regarder déambuler dans les Jardins du Vatican, saluant la garde suisse pontificale avec un petit sourire, pour l’imaginer sénile, ou de l’entendre réciter par cœur les lignes de la pièce de théâtre pour croire à sa lucidité et que sa confusion est plutôt causée par les regrets qui le dévorent (jeune, il a été refusé au conservatoire d’art dramatique). En oubliant cette dénomination de pape, nous voyons un peu de Piccoli lui-même : le grand acteur français, maintenant âgé de 86 ans, connu entre autres pour ses rôles dans plusieurs films de Buñuel, revenant avec émotions sur son passé.

Vacillant allègrement entre le burlesque et le drame, Habemus Papam se permet d’écorcher tout un chacun avec une grande tape dans le dos et de questionner, à travers son apparente légèreté, la légitimité de l’Église en tant qu’institution hiérarchique, avec un pape infaillible au sommet. Mais tout est fait par la bande, au point où l’on vient à oublier rapidement si c’était là les ambitions premières du cinéaste. Peu importe : le film est une incursion bénite derrière les portes closes du sacerdoce, et même si le traitement est tout sauf réaliste, il nous plaît ainsi à imaginer avec juste assez de dérision les joies et les difficultés des pouvoirs et responsabilités venant d’une vie consacrée entièrement à Dieu.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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