Steve McQueen est sans conteste le maître du film coup-de-poing (on pourrait aussi dire feelbad movie). Hunger, sa première réalisation, traite de manière crue et excessivement réaliste de l’histoire de Bobby Sands, un prisonnier politique issu de la recrudescence des violences de la fin des années 60 dans le conflit d’Irlande du Nord.  Toujours dérangeant, parfois intenable, cette coréalisation de l’Angleterre et de l’Irlande brille par sa sobriété et son réalisme bestial.

L’histoire prend place en 1981, alors que les mesures blanket et no wash protest sont radicalement appliquées par les militants irlandais emprisonnés.  C’est dans des conditions d’insalubrité incroyables et avec pour tout vêtement une couverture que les prisonniers politiques purgent leurs longues peines.  Constamment harcelés et battus par les membres de la police britannique qui les surveillent, le sort qu’on leur réserve les réduits à moins qu’animaux.  Parmi eux, Bobby Sands (Michael Fassbender), un leader militant qui purge sa peine depuis quatre années met sur pied une ultime tentative afin de dénouer l’impasse et d’assurer aux prisonniers de l’IRA un statut de prisonnier politique.  Il décide de mener une grève de la faim jusqu’à la mort qui impliquera différents prisonniers volontaires.  Ils se succèderont à la mort de chaque gréviste, car, afin d’assurer le bon fonctionnement de cette mesure radicale, un seul prisonnier s’y soumettra à la fois.  Sands étant le premier à grever, le film s’attarde donc surtout sur sa lente agonie et sur ses motivations et idéaux.

Il va sans dire qu’Hunger est un film difficile à regarder.  C’est avec beaucoup de réalisme et sans camouflage que le réalisateur nous expose les mesures prises par les Britanniques afin de réussir à contenir leurs prisonniers déchaînés, et les dispositifs de protestations auxquels ont eu recours les captifs irlandais.  Se succèdent des scènes où on montre sans artifice l’escalade de la violence qu’a engendré l’un des plus célèbres conflits territorial et religieux du 20e siècle en exposant toute la déshumanisation qui en a découlé.  Que ce soit de la part des prisonniers ou de leurs geôliers, on sent chez la plupart d’entre eux une réelle détresse et une perte de contrôle qui peuvent expliquer les mesures excessives qui ont été prises à l’époque.  Avec un grand souci du détail, le toujours excellent réalisateur Steve McQueen s’attarde avec minutie et humanité sur l’histoire de plusieurs acteurs de l’époque.  La réalisation épurée de Hunger réussi à rendre la souffrance montrée laide et sincère, et évite de piège d’en faire un divertissement.  L’absence quasi complète de trame sonore renforce encore davantage cette impression de réalisme pesant, et accentue la pression et le mal-être chez sur le spectateur.

C’est un Michael Fassbender méconnaissable qu’on retrouve dans ce film, alors qu’il n’en était ici qu’à ses débuts au grand écran.  À peine connu à l’époque, on voit déjà en lui un talent brut d’où émane un jeu dépouillé et efficace.  Impossible de ne pas parler de l’incroyable et effrayante transformation physique qu’a dû subir l’acteur afin d’interpréter un Bobby Sands à l’article de la mort.  Amaigri à l’extrême, Fassbender déploie dans Hunger tout son talent et toute sa force afin de rendre poignante la passion et l’engagement dont a fait preuve Sands jusqu’à la fin.  Cependant, Fassbender n’est pas le seul acteur vibrant dans ce film.  Le peu de dialogues et d’interactions entre les personnages de ce film rendent les interprétations très intenses et très introspectives.  Quelques rôles pratiquement muets, notamment ceux de Brian Milligan en membre de l’IRA nouvellement fait prisonnier et de Stuart Graham en geôlier perturbé, ajoutent intensité et nuances à cette mosaïque d’hommes tourmentés.  Pour finir, un brillant Liam Cunninghan, qui ne fait ici qu’une apparition le temps d’un long plan-séquence, vient vraiment appuyer et aider à définir le personnage de Bobby Sands.

McQueen réussit avec Hunger à faire de son film, non pas du cinéma spectacle, mais un réel cinéma-vérité qui permet au spectateur d’apprécier l’histoire dont il est le témoin sans en faire un spectacle de voyeurisme.  Toujours sobre, d’une approche hyper réaliste et sans fioriture, Hunger permet ici un éveil sur les réelles souffrances qu’ont enduré ces militants pour réussir à faire valoir leurs droits.  Avec seulement deux longs métrages à son actif, Steve McQueen montre qu’il est en voie de devenir un expert du cinéma bouleversant.  Son bref parcours sans faute ne peut que nous faire attendre avec impatience ce qu’il nous réserve encore.

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