Les aveux du meurtrier de leur fils venant mettre fin à une enquête policière s’étant étalonnée sur dix ans, Christophe (Sébastien Ricard) et Irène (Fanny Mallette) confrontent un cadavre qui les ramène à la surface d’un traumatisme qu’ils choisirent de confronter séparément, lui au Mexique en vivant de menus travaux et elle, choriste alto d’un ensemble vocal de musique ancienne, dans un petit appartement à Montréal. Autour d’eux, deux lunes gravitent (Geneviève Bujold et Pierre Curzi), parents moins concernés par les développements sur l’affaire que par le bonheur de leur enfant respectif.

Tandis que sur les écrans de télévision apparaissent les images d’une guerre abstraite, menée par des étrangers à l’autre bout du monde, Christophe aimerait mener la sienne de guerre. Contre l’agresseur, contre le monde entier, bien qu’il ait fui au Mexique. Cette vendetta quasi romantique, jamais actualisée, est la façon pour le père d’espérer une emprise concrète sur une tragédie insensée. Irène, en plus d’apprendre à vivre avec la disparition de son fils, tente de saisir celle subséquente de son conjoint. Pendant quelques jours, ils feront le point sur une mort laissée jusqu’alors en suspens.

Tributaire d’une filmographie tendant vers l’impressionnisme et résultante d’un traitement résolument bergmanien, Chorus a tout du drame psychologique qui fait trembler les cinéphiles les plus frileux, ou les moins courageux. Suite officieuse du Météore dont on aurait sucé les couleurs à la seringue, à la photographie d’un noir et blanc charbonneux, au statisme délibéré et au jeu parfois télégraphié, particulièrement lors des échanges avec Bujold et Curzi, le film prend son sujet avec l’exigence qu’il requiert, étant beaucoup plus près de l’enquête existentialiste que du mélodrame. Lors des rares moments où l’extase s’immisce, c’est la musique qui agit en tant que vecteur d’une rémission temporaire, celle du chœur d’Irène et d’un groupe de musique que le couple ira entendre avec un ancien ami de leur fils. Au milieu d’une foule enivrée, le temps d’une transe, exorcisme interrompu par un départ annoncé, Christophe et Irène se surprendront à vibrer malgré le mal qu’ils portent en eux. C’est peu, mais pour eux, il s’agit peut-être d’une première étape menant vers la guérison.

Ce chœur éponyme, c’est l’unité filiale tendant d’accorder les dissonances d’un deuil qui ne peut se vivre que subjectivement. C’est cette incapacité d’échapper à l’autre, aussi loin peut-on s’enfuir. D’une sobriété ne nous épargnant pas plusieurs moments déchirants, Chorus installe Delisle encore une fois comme l’un des plus grands et infatigables explorateur des zones les plus recluses de la psyché humaine dans notre cinéma. Il n’est pas donné à tous d’avoir cette acuité d’un regard posé sans jugement, refusant toute forme de moralisme et traquant inlassablement les inflexions à peine perceptibles du cœur, ces inflexions marquées par le simple fait d’exister. En plus de forcer l’admiration, ce sixième long métrage d’une filmographie pratiquement sans failles force l’attention et le recueillement, en d’autres termes, la participation active d’un spectateur sans cesse affranchi d’un travail de réflexion que devrait toujours requérir le cinéma.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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