Il faut parfois venir de l’intérieur, ou des périphéries immédiates, pour mieux comprendre. Plutôt, pour apprécier plus rapidement la justesse d’un regard voulant saisir le pouls d’une petite communauté – insulaire dans ce cas précis. Sophie Deraspe (Les signes vitaux, Le profil Amina qui sortira plus tard cette année) n’avait pas besoin d’être originaire des Îles de la madeleine (bien que son père l’est) pour mettre en scène un film où ses dernières servent de décor, seulement d’avoir l’intelligence de rendre ses habitants avec justesse.

Pour le meilleur et pour le pire, Les loups est un abécédaire de la production d’auteur québécoise des dernières années. D’ailleurs, l’un de ses seuls défauts serait son scénario trop commun, copie-calque des obsessions d’une génération grimpante complexée face à la région (tout ce qui n’est pas Montréal). Élie (Evelyne Brochu) prend terre aux limites du monde civilisé, laissant on ne sait trop quelle vie derrière. Devant une communauté méfiante, elle erre et farfouille, ce qui agace particulièrement une habitante (Louise Portal), qui soupçonne la jeune femme d’être une journaliste venue couvrir la controversée chasse aux phoques pourvoyant aux besoins de plusieurs dans la région. Graduellement, l’exilée s’intègrera à son entourage, scellant des amitiés, s’imaginant une vie parallèle où elle aurait toujours fait partie de cette nouvelle famille de fortune.

Sophie Deraspe nous avait déjà impressionnés avec ses deux précédents longs métrages, Rechercher Victor Pellerin et Les signes vitaux. Préconisant une approche hybride où la fiction contamine le documentaire et vice-versa, son œuvre témoigne d’un travail formel intrigué par les jeux de perception et les faux-semblants. Il a de cela dans l’intrigue du film et dans la façon dont la cinéaste filme et rend une nature presque inhospitalière et la douce résilience de ses habitants. Mais au-delà d’un caractère rêche, Les loups est riche et foisonnant, peuplé et vivant, loin des représentations austères d’usage où noblesse sauvage côtoie une forme de thérapie par la fuite, bien que son synopsis s’avère parfois problématique comme il fut mentionné plus tôt. À partir d’un standard dont on peut retracer les origines aux États nordiques de Denis Côté, Derapse évite donc l’accablante redite en s’intéressant à plusieurs niveaux de sens, de l’intime (la quête d’Élie) au socioéconomique (la chasse aux phoques). Tout cela est cimenté par une distribution solide alliant acteurs chevronnés et non-professionnels, faisant heureusement fi chez les premiers d’un souci de rendre un accent aux couleurs si particulières. La tentative, on s’en doute, aurait été ridicule.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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