Art of the Title est une encyclopédie du générique unique en son genre. Les séquences dʼouverture y sont analysées, critiquées et étudiées en tant quʼœuvres dʼart à part entière, au même titre que le court métrage, le film, le jeu vidéo ou le festival quʼils représentent. Le Quatre trois a rencontré Lola Landekic, directrice de la rédaction dʼArt of the Title, pour discuter de lʼimportance de ces premières secondes dans lʼunivers cinématographique. Entrevue accordée à Nora T. Lamontagne.

Le Quatre trois : Comment est-ce quʼArt of the Title a vu le jour?

Lola Landekic : Ian Albinson a commencé le blogue en 2007, alors que lui, Will Perkins [éditeur] et moi faisions partie dʼune communauté artistique plus large. Ian voulait plus de contenu, et cʼest pour ça quʼon sʼest joints à lui, au départ. Jʼai étudié la littérature anglaise, et puisque je suis surtout illustratrice dans la « vraie vie », jʼétais heureuse de pouvoir écrire à nouveau. On fait tout à distance : Ian est au Vermont, et Will et moi, à Toronto. En 2007, Art of the Title était un petit blog, et ça a été le cas jusquʼen 2012, quand on a revu le site au complet. À partir de là, ça a explosé. Aujourdʼhui, cʼest à peu près la seule chose quʼon fait de nos temps libres!

Le Quatre trois : Pourquoi avoir choisi une approche plus descriptive que critique?

Lola Landekic : Notre but, cʼest de rehausser le niveau de la conversation au sujet des génériques, de faire découvrir ce qui se fait de mieux dans le milieu. Des fois, ça nous arrive quand même de souligner des passages qui auraient pu être améliorés. On réserve surtout nos critiques pour les sélections des Emmys, qui décernent un prix au meilleur générique de lʼannée. Dʼhabitude, on est très surpris par leur sélection. Et on essaie de définir pourquoi on nʼavait pas considéré ces génériques. Il nʼa pas été nommé aux Emmys, mais par exemple, le générique de National Lampoonʼs Christmas Vacation est chouette. Il est animé. Par contre, la typographie nʼa pas été exploitée à son plein potentiel. Dʼautres fois, on a des génériques fantastiques, comme celui de Dreamcatcher, alors que le film est un désastre. Cʼest le genre de chose quʼon ne se gêne pas pour dire.

Le Quatre trois : Comme ça, le reste du film est pris en compte quand vient le temps de juger de la valeur dʼun générique?

Lola Landekic : Bien sûr, cʼest impossible de séparer lʼun de lʼautre. Le générique nʼexiste pas à lʼétat naturel : il est produit en fonction dʼune autre œuvre dʼart. Donc sʼil est efficace, ce sera toujours selon le film quʼil est censé représenter. Je dis ça, mais cette année, on a eu droit à un générique très spécial, Too Many Cooks, qui finalement ne présente pas dʼémission ou de film. Cʼest juste… un générique en soi. Et pour nous, cʼétait phénoménal en tant quʼexploration de genre.

Too Many Cooks

Le Quatre trois : Sur quoi dʼautre vous basez-vous pour évaluer les génériques?

Lola Landekic : On sʼintéresse surtout à leur fonctionnement, dʼun point de vue créatif. On veut analyser la technique, mais aussi le but, lʼexpérience, ce que ça provoque, ce que ça laisse présager… Et si le générique est un flop, on passe on suivant. Il en existe tellement de bons que ça ne vaut pas la peine de perdre notre temps sur les moins bons.

Le Quatre trois : Alors, quʼest-ce qui fait lʼessence dʼun bon générique?

Lola Landekic : Cʼest une énorme question… Je crois quʼun générique doit faire ressentir quelque chose, donner le goût de voir la suite du film, de lʼémission, du festival, du jeu vidéo… Sʼil y parvient, il remplit son rôle. Peu importe le reste. David Cronenberg dit dʼailleurs que le générique est un « vestibule » pour le film.

Le Quatre trois : Quelle est la plus grande différence entre la bande-annonce et le générique?

Lola Landekic : Les deux doivent nous préparer à lʼexpérience quʼest le film, sauf que le générique le fait dʼune manière beaucoup plus narrative.

Le Quatre trois : En tant que designer, quelles techniques considérez-vous comme sous-exploitées?

Lola Landekic : Personnellement, jʼadore le stop motion, même si cʼest plutôt considéré comme une technique arriérée aujourdʼhui. Cʼest chronophage, cʼest difficile, mais il y a un espèce de renouveau du genre. Je pense à Laika, qui viennent de produire The Boxtrolls : le stop motion et lʼimpression 3D sont combinés. Ça ne ressemble à rien dʼautre qui se fait en ce moment.

Sinon, dans les maîtres du genre, il y a Art Clokey, qui a produit des génériques géniaux en argile pour des navets comme Dr. Goldfoot and the Bikini Machine.

Le Quatre trois : Comment les réalisateurs font-ils pour choisir le designer du générique?

Lola Landekic : Ça dépend. Quelquʼun comme David Fincher a des goûts très précis. Ses génériques sont incroyables, parce quʼils correspondent tellement à sa vision. Souvent, il va travailler directement avec le designer. En regardant The Girl with the Dragon Tattoo, on peut deviner lʼintensité de tout le processus. Ou encore le générique de Seven, qui est sombre, industriel, on voit les mains, le livre du tueur en série… Ce générique-là a inspiré toute une vague de génériques de films dʼhorreur. Dans Seven, lʼiconographie du générique dépasse le générique, il devient lʼimage du film, une forme de marketing aussi.

Seven

Le Quatre trois : En parlant de tendance, quelles sont les modes dans le milieu du générique?

Lola Landekic : Cʼest lié de très près aux tendances en design, évidemment. Dans les années 50 et 60, tout le monde voulait faire comme Saul Bass. Son travail pour Hitchcock et Otto Preminger, très géométrique, coloré, jazzé je dirais, a vraiment inspiré tout une époque. Plus tard, il y a Maurice Binder, qui a fait plusieurs génériques de James Bond, puis Robert Brownjohn. Quand on regarde un James Bond, on se rappelle très rarement lʼhistoire du film. Mais on se rappelle du générique : la chanson, la séquence avec le canon du revolver, etc. Dans les James Bond des années 60, il y a souvent des images qui sont projetées directement sur des corps de femmes, des armes, GoldenEye a des faucilles et des marteaux… Lʼimagerie du film est tellement forte quʼelle en devient iconique. Sinon… dans les années 80, 90. Tout a changé à cause de la technologie et des ordinateurs. Et ça a permis toutes sortes dʼhorreurs. Prenons le générique de X-Files. Il a mal vieilli. La chanson est presque cheesy. Le graphisme n’est pas de très grande qualité. Mais en même temps, il a un certain charme. Cʼest peut-être de la nostalgie… Mais dans tous les cas, il remplit son rôle.

Le Quatre trois : Alors quelle serait la plus grande différence entre les premiers génériques et ceux quʼon produit aujourdʼhui?

Lola Landekic : La technologie. La fonction nʼa vraiment pas changé avec les années. Les premiers films avaient des ouvertures, des longs morceaux instrumentaux au début des projections. Cʼétait un peu comme aller à lʼopéra. Et il y avait des entractes aussi. Aujourdʼhui, il y a tellement de films trop longs qui en auraient besoin… Ça serait génial si Le Hobbit avait une entracte! Une autre différence, cʼest lʼespèce de domination du cinéma dans le monde des arts, en terme de hiérarchie, si on veut. La télévision, les jeux vidéos, tout le monde essaie dʼimiter les films. À travers ce processus, ils ont commencé à faire des génériques. À la télévision, les premiers génériques datent des années 90. Un des premiers, ça a été celui des Sopranos. Ça racontait lʼhistoire de mafieux, et la séquence de début était très élégante. Et puis soudain, cʼest partout. Juste lʼan dernier, il y a eu de super génériques dʼémissions : True Detective, Game of Throne, Halt and Catch Fire

Le Quatre trois : En terminant, à quoi on peut sʼattendre pour le futur du générique?

Lola Landekic : Je crois que les génériques sont appelés à devenir de plus en plus importants. On en verra plus souvent à la télévision, dans les jeux vidéo, même dans certaines applications mobiles. Les gens commencent à comprendre leur valeur. Je crois quʼArt of the Title aide un peu : les gens découvrent lʼutilité dʼune séquence de générique. Cʼest nécessaire. Les livres ont des pages couvertures pour donner une idée de ce qui attend le lecteur. Les films ont besoin de la même chose. Mais quʼest-ce qui se passe quand les livres deviennent numériques? Est-ce quʼils auront droit à un générique? Cʼest une avenue qui reste à explorer… 4:3

Nora T. Lamontagne

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