Une injustice irréparable a été commise lors du dernier Festival de Cannes lorsqu’à la fin de la cérémonie de clôture le grand cinéaste malien Abderrahmane Sissako avait toujours les mains vides. Son film Timbuktu, ayant toutefois remporté le prix du jury œcuménique, est sans l’ombre d’un doute l’un des plus beaux et poignants films réalisés au cours des dernières années. Bien que la sélection du festival fût assurément l’une des plus solides de notre siècle, il est extrêmement effarant de s’imaginer que la présence d’un tel joyau du cinéma soit passée à ce point inaperçue, mais ce phénomène est un peu compréhensible dans un contexte où, à cet évènement on ne peut plus embourgeoisé, le critique décide de la réputation d’un film en tweetant son verdict à peine sorti de la salle et tâche d’oublier ce qu’il vient de voir pour s’immerger dans l’œuvre qui suit ou dans le décolleté d’une starlette un peu saoule. Comme tous les grands films, Timbuktu est un film qu’il faut voir avec les yeux grands ouverts, car il possède son propre langage. Celui-ci est profondément humain, profondément lumineux.  Chaque seconde de chaque plan vient toucher son spectateur au fond de son cœur, peu importe la nature de l’image, qu’elle nous représente une scène de jeu, de mépris ou de résistance. C’est un film qui doit être vécu, et ce, pas seulement dans la salle de cinéma, mais encore longtemps après la projection; il faut s’imprégner de tout ce qu’il dégage de beau et d’humain.

Le film débute en montrant des images d’un groupe de djihadistes qui poursuit une antilope en voiture, l’un d’entre eux hurle aux autres qu’il ne faut pas la tuer, seulement la fatiguer. C’est ainsi qu’ils fonctionneront avec les habitants du village dans lequel ils viendront appliquer la charia. Fatiguer pour mieux régner. La caméra de Sissako nous amène un peu partout et ne fait pas de discrimination quant à la position politique de ses sujets; ici, tout le monde est humain. Personne n’est antagonisé, ce ne sont que les actes et les idées de certains qui seront critiqués. Si les coups de fouets, lapidation et mariages forcés ont une place prédominante dans le film, ce n’est pas là dessus que le réalisateur cherchera à mettre de l’emphase, mais plutôt sur les visages, qui représentent tantôt l’espoir, tantôt le découragement. Ces visages lumineux ont tous un point en commun, ils sont tous vivants et inspirent un profond respect pour l’être humain et la vie. Certains des porteurs de ses visages seront parfois désorientés et feront de graves erreurs de jugement qui entraîneront des violences liberticides. Il faut résister à ces atteintes, refuser d’accepter les erreurs des autres, ne pas se fatiguer et chercher à tout prix à conserver ses libertés. Sissako, nous montrera de merveilleuses scènes de résistance pacifique qui abondent dans ce sens, notamment lorsqu’une femme condamnée à 40 coups de fouet pour avoir fait de la musique, chantera en subissant sa sentence ou encore lorsqu’un groupe de jeunes continuera à jouer au soccer, même après s’être fait confisquer leur ballon. Ils feront semblant d’en avoir un; c’est un geste qui compte. Il faut s’obstiner à vivre.

Après l’avoir vu, on ne cesse de penser à Timbuktu, d’être profondément bouleversé par la tragédie de l’homme. Pas seulement de l’homme noir, mais de l’homme en général qui trop souvent se fatigue, manque de courage et de solidarité. Le film de Sissako fait état du combat quotidien que chacun d’entre nous doit mener s’il souhaite ne pas s’aliéner dans la haine et le désespoir. C’est plus difficile pour certains d’entre nous ; les peuples africains n’en sont pas à leur première tentative d’assimilation et n’ont probablement pas fini de se faire mettre à genoux. Souvent la fatigue prend le dessus, mais, blanc ou noir, il faut continuer à se relever, à faire face à l’adversité, à résister jusqu’au dernier soupir et rester solidaires contre toutes formes d’injustices. C’est fatigant, mais il le faut, car nous faisons tous partie du même monde, de la même race.

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