On comprend que les attentes aient pu être grandes après l’immense succès d’Intouchables en 2011. Ce film comportait son lot de faiblesses, mais avait le mérite d’être efficacement sympathique. Avec Samba, Olivier Nakache et Eric Toledano montrent énormément de volonté et beaucoup de bienveillance. Cependant, des plans éblouissants qui renvoient un éclat insupportable, un scénario mièvre et une idéologie parfois douteuse empêchent le film d’être une réussite. Celui-ci passe totalement à côté de la complexité de la réalité, des personnes et de la vie. La vie dans toute sa profondeur et la réalité dans toutes ses subtilités.

Samba, un immigrant sénégalais, accumule les petits boulots afin d’envoyer de l’argent à sa mère restée au pays. Un jour, il reçoit l’ordre de quitter la France, mais décide rester et de se faire discret malgré sa situation irrégulière. Il se lie d’amitié avec Alice, une agente de l’immigration qui se remet quant à elle d’un burn out. Leur relation se transforme graduellement en amour, alors que Samba se place dans des situations précaires.

Autant le scénario que l’humour tombent à plat, le film sombrant précipitamment dans une léthargie. On réussit péniblement à accepter la prévisibilité de l’histoire et les clichés, car il n’y a clairement pas une volonté de questionner le genre de la comédie sociale/romantique. Il est moins excusable, par contre, que les réalisateurs sous-estiment le spectateur en lui lançant des informations avec tant de facilité. Par exemple, Alice balance toute sa médication sur une table en cherchant de la nourriture pour bien faire comprendre qu’elle est fragile émotivement et psychologiquement. On apprend à ce moment qu’elle prend des somnifères et on a quand même droit à une scène où elle est incapable de s’endormir et à des allusions inutiles à son manque de sommeil. À d’autres moments, les dialogues sont construits de manière à nous informer un maximum sur un événement, sans laisser place aux non-dits qui peuvent être tout aussi révélateurs. Au final, tout ce calcul scénaristique étouffe et ne laisse aucune possibilité de réflexion.

Dans Samba, on assiste à l’éternel contraste entre deux personnes que tout oppose dans la vie. Cela ouvre la voie à la question de la différence sociale entre Alice et Samba. Bien que cela ne soit pas clairement mis en jeu, des éléments du film creusent constamment le fossé entre les deux. Dans la première moitié du film, le montage qui alterne entre le quotidien des deux personnages accentue sournoisement l’écart comme s’ils vivaient dans des univers distincts et incompatibles. D’ailleurs, une scène dans laquelle les agents rencontrent des immigrants pour compléter leur dossier va dans ce sens. Elle donne l’impression, en voyant différents cas l’un après l’autre, qu’ils ont affaire à des personnes bizarres et incompréhensibles au-delà de l’obstacle langagier. Les immigrants, toutes nationalités confondues, sont à la limite d’être présentés comme des menteurs et des opportunistes. On peut défendre ici la thèse de l’humour et même dans ce cas, la tentative est complètement ratée. De manière générale, le film nous dit que l’alliage entre l’ici et l’ailleurs est impossible. Et ce, même si l’on porte de beaux habits et une valise en cuir pour se fondre dans la foule, comme si une apparence soignée était une clé temporaire pour sortir de la marge.

La relation amoureuse entre Samba et Alice se veut être le squelette du film, le pilier qui supporte tous les autres événements. Toutefois, elle perd rapidement de l’intérêt dans une trame narrative mollasse et dans des situations aussi inconfortables pour les deux protagonistes qu’ennuyantes pour le spectateur. Ils ne sont liés finalement que par leur exclusion du monde du travail, l’affection ne parvenant pas à convaincre de sa sincérité. Leurs contacts sont rigides et repoussent toute sensualité et toute crédibilité. C’est à travers cette relation d’amour maladroite et faible que s’en dessinent une autre d’amitié entre Samba et Wilson, un immigrant beaucoup plus téméraire que lui. La complicité qui s’opère entre les deux hommes, non sans rappeler celle dans Intouchables, s’avère beaucoup plus captivante que le fil conducteur d’un amour improbable entre deux personnes brisées par la vie.

Il se révèle plutôt déplaisant de regarder un film qui nous tient autant éloigné de son sujet principal, soit la volonté de vivre dans un pays quand on est sans papier, d’habiter un monde dans lequel on se sent éphémère et insignifiant. Abordé de haut, d’en bas, de côté, mais jamais de front, le quotidien des immigrants en situation irrégulière en France nous apparaît coupée complètement de la réalité et de toute sensibilité. On aura vu bien pire ces dernières années dans le cinéma français, mais il n’y a pas à s’étonner que Samba tombe très vite dans l’oubli par manque de justesse.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).