Sur quoi tient une relation amoureuse? Devant l’adversité, au quotidien, sur une confiance mutuelle. Mettez cette confiance à mal et voyez avec quelle rapidité les fondations de cette construction qu’est le couple cèdent sous le poids du doute et des regards accusateurs. Force majeure du Suédois Ruben Östlund a pour sujet d’exploration ce moment charnière dans la vie d’un jeune couple petit bourgeois, en apparence sans faille.

Afin d’échapper à l’obsession du pater pour son travail, une petite famille s’offre une semaine de villégiature dans les Alpes françaises. Au programme : ski, relaxation et bonne bouffe sur des terrasses ensoleillées au pied des montagnes. Un midi, alors que la tribu profite justement de la température clémente en dînant, une avalanche « contrôlée » dévale inexorablement vers la terrasse où se trouve la petite famille. Les rires des vacanciers sont subitement remplacés par les cris de terreur : l’avalanche est sur le point de les ensevelir tous, c’est sûr. Pris de panique, papa Tomas, (Johannes Kuhnke) prend son iPhone… et les jambes à son cou, tandis que sa femme Ebba (Lisa Loven Kongsli) se met instinctivement à couver leurs enfants pour les protéger. Le danger écarté, devant sa femme et ses enfants hébétés, Tomas revient à la table clopin-clopant, l’air de rien. Sans le savoir, cet acte momentané de pleutrerie viendra installer au sein de leur dynamique familiale une bombe à retardement. Confronté à son geste, l’homme niera d’abord tout à sa femme Ebba, mais viendra rapidement à mesurer la gravité de la situation dans laquelle son égoïsme le plongea.

La première réussite de ce film, auréolé du Prix du jury Un certain regard à Cannes l’an dernier, est de savoir garder la mesure d’un ton oscillant entre le drame conjugal à la Bergman et la comédie noire socioanthropologique, que les Scandinaves maîtrisent à la perfection. L’angoisse découle d’une auscultation à froid des mécanismes fragiles qui maintiennent les couples soudés. Les rires eux jaillissent d’une monstration précise des jeux pervers auxquels les hommes et les femmes se prêtent en situation de crise. Jalousie, aveux mensongers, flirts, abus de confiance, insécurité : devant ce foutoir peu ragoûtant, Östlund opte pour la dérision, non pas par condescendance, mais parce qu’au contraire il aime assez ses personnages pour ne pas leur mentir. Tomas, émasculé jusqu’au trognon, la dignité chancelante, est même observé avec tendresse.

Ayant fait ses armes dans les années 90 en réalisant des films de ski, Östlund capture la station qui sert d’unique décor comme les circuits internes d’un cerveau déglingué, alternant les plans d’explosions sur les pentes vides la nuit et des scènes de descente paisibles. Les lieux sont connus au point où le cinéaste parvient à en extraire une charge métaphorique jamais appuyée, prenant par le fait même le soin de proposer avec ironie cette idée que la gestion d’un couple en crise ne peut se faire aujourd’hui que dans les brefs moments de loisir que l’on s’accorde.

Délicieusement pervers, Force majeure est un traité de ouf avançant dans la nuit comme un chasse-neige sur chenilles. Bouder cette œuvre jouissive équivaudrait à s’amputer d’une expérience comme on en fait rarement au cinéma. Un incontournable.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.