Meira (Hadas Yaron) est si jeune que l’on pourrait presque confondre son enfant pour une poupée. Elle entretient avec sa fille une relation ambigüe, cette dernière autant progéniture que confidente. Elles apparaissent recroquevillées l’une contre l’autre lorsque le mari et père Shulem (Luzer Twersky) désapprouve fermement les dessins qu’elles griffonnent en cachette sur des bouts de papier. Membre de la communauté juive hassidique du quartier Mile-End à Montréal, le jeune couple coule des jours sans grand bonheur. Cette situation est une gangue aux sentiments que Meira porte en elle comme des secrets. Shulem, pondéré, dissimulant son insécurité derrière la droiture que réclame sa religion, l’observe, impuissant face aux soubresauts qui la font vibrer à l’écoute d’un album soul de Wendy Rene.

Félix est un Québécois lambda qui brille par sa trivialité. D’un père récemment décédé, il est sur le point d’hériter d’une coquette somme dont il se fout éperdument, et ce même si sa sœur tente de le convaincre de céder aux folies que sa nouvelle situation encourage. C’est au détour d’un trajet qu’ils effectuent quotidiennement que ces esseulés commenceront à cristalliser leur mal-être afin de mieux s’en défaire, comme on abandonne nos vêtements d’hiver le printemps venu.

Après les rires, les larmes

Félix et Meira est un objet aux reflets lisses et séduisants, l’amour qu’échafaudent maladroitement nos amants éponymes étant filtré à travers la lentille ultrasensible de la directrice photo Sara Mishara. En tenant compte de la filmographie de Maxime Giroux, figure satellitaire de ce renouveau du cinéma québécois qui s’est opéré à partir du milieu des années 2000, ce film s’inscrit sous le signe d’une effervescence inédite, tranchant avec l’anti-expressionnisme diffus et terne des films d’alors, qui reflétait le vague à l’âme d’individus cordés dans des banlieues anonymes. Au travers de la grisaille de l’hiver et des décors aux tons feutrés, se met à poindre de nouvelles couleurs qui font du bien à voir. Malgré tout, Giroux reste attentif aux premiers émois que partagent ces deux êtres brisés que tout sépare, autant leurs religions que leurs cultures et leurs langues.

Cette circonspection trouve écho dans la représentation du milieu hassidique, mis en scène avec finesse et respect. À cet effet, Luzer Twersky livre une performance ressentie, jonglant avec un rôle ingrat, celui du mari aimant, mais inapte à l’amour. Yaron et Dubreuil parviennent à rendre crédible ce qui sur papier pourrait en faire sourciller plus d’un, bien que le scénario, que Giroux a coécrit avec son collaborateur de toujours Alexandre Lafferière, explique difficilement l’attrait de Félix pour Meira et vice-versa. Il manque parfois au film une énergie qui s’accorde généralement avec la naissance du sentiment amoureux. C’est dans ces moments que Félix et Meira s’abandonne aux manières crispées d’un cinéma refusant quelconque intelligence émotionnelle à ses personnages. Résultat : la relation en soi manque de tonus et nous perd lorsqu’elle n’est pas confrontée au regard angoissé du mari hassidique, antagoniste heureusement brossé avec subtilité.

Même si l’assurance de sa réalisation parvient à calfeutrer ses écarts, Félix et Meira demeure trop affecté dans son ensemble pour constituer une réussite sur toute la ligne.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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