C’est en attaquant le roman du même nom de Georges Simenon que Mathieu Amalric nous livre son dernier film, La chambre bleue. Le film, co-scénarisé avec Stéphanie Cléau (qui interprète l’amante dans le film), adopte la même durée et le même rythme que le livre, c’est-à-dire court et soutenu. L’histoire nous est racontée à rebours, par des flash-back qui débrouillent les pistes d’une enquête judiciaire. Des meurtres ont été commis et des amants se sont retournés l’un contre l’autre suite à des promesses manquées. Le personnage central, Julien, nous donne accès à ses souvenirs familiaux et amoureux en alternance avec ses témoignages. Le doute est vif devant la mémoire, que l’on sait sélective et souvent déformante. Entre ce qui est dit et ce qui est tu, il y a tout un monde marqué par des dépôts de secrets. Au final, peu importe de connaître le ou les coupables, puisque le vrai sujet du film est la passion, puissante et douloureuse. Un amour charnel et dévorant qu’il est préférable de garder scellé entre les quatre murs d’une chambre.

Cette passion fatale est enrobée d’une esthétique épurée et froide. D’ailleurs, les premières minutes concentrent le style du film. Des parties corporelles sont filmées dans des plans courts et fixes, qui défilent dans une mise en scène dépouillée. Il y a des corps nus en sueur, des gémissements, des bribes de dialogues et une goutte de sang qui tombe sur un drap pâle. Le réalisateur nous montre une nudité et une sexualité que l’on voit peu au cinéma, à la fois habituelles et sensuelles. Des personnages s’habillent et se déshabillent, s’entrechoquent et fusionnent à d’autres moments. Ainsi, le film joue dans un mélange habile de commun et de singulier, de sobriété et d’éclatement. On sent un formalisme assumé par Amalric à travers une rigueur filmique parfois audacieuse, notamment dans les cadrages. Mais cela fait plus souvent qu’autre chose bifurquer l’attention du spectateur sur l’enveloppe au détriment du récit. De fait, le propos du film, la passion et ses répercussions négatives sur une vie, est écrasé jusqu’à donner au scénario une apparence chétive et stérile. Là est sans aucun doute la plus grande faiblesse du film.

Mathieu Amalric fait de chaque scène un moment trouble en déployant et en tirant les ficelles d’une intrigue banale de manière bien particulière. Il mesure le poids de chaque information à donner au spectateur comme un chimiste calculant ses doses. Il garde ce contrôle jusqu’à ce que les éléments se bousculent dans une fin troublante par les questions qu’elle laisse en suspens. Le personnage principal ne maîtrise alors plus rien : ni l’enquête, ni son amante, ni sa propre vie. Il ne lui reste qu’à se demander à quel moment tout a basculé, sans retour en arrière possible. L’atmosphère angoissante, la passion lascive et la temporalité floue du récit que propose La chambre bleue ne peuvent pas laisser les spectateurs complètement indifférents. Ces éléments nous laissent toutefois pris avec deux fortes impressions. Celle d’avoir assisté à un exercice de style trop rigide et celle d’être devant un film plus passionné que passionnant.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).