2014 fut une année très étrange pour le cinéma québécois; quand les films étaient bons, ils étaient très bons, ou du moins importants pour la filmographie de leurs auteurs respectifs, et quand les films étaient mauvais, ils étaient absolument horribles, avec très peu d’œuvres se trouvant entre les deux. Si j’avais assez de matériel pour faire un top 10 des pires films québécois de l’année dernière, il m’a été difficile de trouver assez d’entrées pour finir un top 5 avec des films qui sont non seulement bons, mais que je peux recommander sans problème. C’est d’ailleurs la raison principale pourquoi ces textes sont considérablement en retard par rapport aux listes de mes comparses. Mais maintenant, nous sommes enfin prêts pour commencer l’exercice.

Note : Même si j’ai réussi à compléter mon top 5 et que j’ai vu la grande majorité que l’offre québécoise cette année, je dois avouer qu’il existe un film qui manque à l’appel : il s’agit d’Un film de chasse de fille. Le film a été projeté au Festival du Cinéma de la Ville de Québec, gagnant plusieurs prix, avant de faire une tournée à travers le Québec. J’aurais pu le voir à deux reprises cette année, sans compter le temps qu’il était disponible sur Tou.tv et sa sortie en DVD sur commande le 16 décembre. Je n’ai pas encore vu le film, ou même trouvé une copie DVD dans un club vidéo de Montréal et de Québec, et ça me frustre vraiment. Cela ne veut pas dire que le film aurait tout de suite fait la liste si je l’avais visionné, mais je peux dire sans gêne qu’il aurait eu des chances.

5. Rhymes for Young Ghouls de Jeff Barnaby

À l’exception du travail incroyable d’Alanis Obomsawin, particulièrement sur les évènements de la crise d’Oka, l’offre cinématographie québécoise, ou même canadienne, est restée très timide sur le sujet des premières nations. Si certains essayent tant bien que mal de se montrer respectable, on se retrouve la majorité du temps devant une progression de l’approche américaine, voire même britannique, quant aux peuples floués par l’époque du colonialisme, ce qui est à dire qu’on s’en sert surtout pour se sentir bien à propos de soi-même, pour se dire qu’on n’est pas si mal finalement, avant de les remettre à leur place. Bien sûr, dans son effort d’expansion, le cinéma québécois a laissé beaucoup plus de place à ses minorités. Robert Morin a contribué à ce mouvement de redressement avec son 3 histoires d’Indiens, et malgré ses quelques pépins, le film avait une ouverture très intéressante incarnée par le personnage d’Érik, un patenteur qui compte bien faire sa propre chaîne de télévision avec des vidéos qu’il a lui-même filmé.

Rhymes for Young Ghouls est la prolongation de cette philosophie D.I.Y. dans le paysage cinématographique québécois. Un film très étrange, car celui-ci veut aborder la problématique des pensionnats autochtones et l’exploitation du peuple à l’intérieur même de leurs réserves, et ce, à travers un véritable film d’exploitation à la Quentin Tarantino. C’est une opposition totale aux films de fiction sur le sujet qui essayaient de ne rien faire bouger, mais cela donne en échange une grande marge de manœuvre, une violente identité aux images et aux personnages. Rhymes for Young Ghouls vit dans l’excès, le sang et le surnaturel, car il sait qu’il n’a rien à perdre, qu’un cri de douleur et de guerre est absolument nécessaire.  Certes, certaines métaphores et dialogues sont un peu trop clairs pour leur propre bien, et l’assaut final finit par n’être qu’une scène très typique de vol de films d’adolescents. Ce n’est pas un grand film, mais c’est une œuvre qui témoigne d’une grande honnêteté et d’urgence, ce qui est plus que ce que je peux dire pour la majorité des films québécois sortis cette année. Un réalisateur à surveiller.

4. 2 temps 3 mouvements de Christophe Cousin

Je vais vous dire un petit secret par rapport à ma critique de 2 temps 3 mouvements : originalement, la cote… était plus haute. J’étais agréablement surpris, lorsque je suis sorti de la salle, assez pour donner un quatre étoiles lorsque j’ai envoyé le texte à mon rédacteur en chef. C’est seulement après que les problèmes du film m’ont été soulevés, et que voyant que pas tout le monde pouvait facilement surmonter les problèmes du film, j’ai décidé de diminuer la cote de 4 à 3 étoiles – ayant décidé, lorsque j’ai commencé à écrire sur le site, de ne jamais jouer dans les demi-étoiles. Et soyons honnêtes, 2 temps 3 mouvements a plusieurs lacunes : les acteurs adultes, spécialement Anne-Marie Cadieux, n’ont aucune envie d’être là, et le personnage de Philomène Bilodeau est tout simplement abandonné en cours de route, ce qui est dommage, car on sait qu’elle est une bonne actrice.

Mais malgré tout cela, je reste encore et toujours un défenseur du film de Christophe Cousin, surtout parce qu’il plonge dans une dimension de la solitude moderne franchement malsaine et inconfortable dont peu de personnes seraient capables d’assumer, soit le voyeurisme envers la mort, envers la personne disparue, plus fort que jamais à travers la génération de l’Internet 2.0. Plusieurs réalisateurs auraient camouflé le caractère antisocial du personnage de Victor dans de beaux draps inoffensifs, mais ici, le comportement et l’obsession de celui-ci nous confrontent directement, avec une honnêteté brutale. Sans oublier que contrairement aux acteurs adultes laissant à désirer, Zacharie Chasseriaud, Antoine L’Écuyer et Philomène Bilodeau font tous part d’une grande complicité et sont tous les trois excellents. Un film ouvert sur le monde, sur l’isolation que nous croyons vivre seuls, ici, au Québec, alors que toute une génération passe à travers ce même renfermement.

3. Que ta joie demeure de Denis Côté

Il est triste que Que ta joie demeure n’a pas eu une aussi grande durée de vie dans le paysage culturel québécois cette année, même chez les critiques de la province, perçu alors comme étant un autre film mineur de la filmographie de Denis Côté – un terme qui devient de plus en plus absurde tant pour le réalisateur que pour l’art en général – ou tout simplement comme une suite à Bestiaire, son film-essai précédent. Triste parce que selon moi, Que ta joie demeure est sans aucun doute un meilleur film que Bestiaire, continuant la réflexion du cinéaste sur la représentation à l’écran et ce qui se passe dans les coulisses, dépassant le cinéma en tant que tel pour atteindre n’importe quelle grande industrie capitaliste. C’est un film captivant et très dense, non seulement dans ses images, son information et ses symboles pluriels et imposants, mais aussi dans sa bande sonore plus grande que nature qui devrait absolument gagner le prix du meilleur montage sonore aux prochains prix Jutra. Malgré sa proposition qui semble « petite » à première vue, Que ta joie demeure est sûrement le film le plus gigantesque de Denis Côté, saisissant par le simple volume de son monde et de son propos.

2. Mommy de Xavier Dolan

Si je n’ai pas crié au génie lors de ma critique de Mommy il y a quelque mois, c’est parce que c’est bel et bien ce qui m’est arrivé. En fait, je me souviens que lorsque le générique du film a commencé la première fois que je l’ai visionné, la première pensée qui m’est venue en tête n’était pas de grands adjectifs couvrant le film de louanges; non, la première chose qui m’est venue en tête, c’était comment il fallait que j’aille débarrer mon vélo et que j’aille réfléchir sur le film pour écrire mon texte.

On ne peut donc pas parler de coup de cœur instantané dans ce cas-là. Cependant, dans les jours qui ont suivi, je me suis retrouvé à penser de plus en plus au film au fur et à mesure que les jours avançaient, jusqu’au moment où celui-ci occupait toutes mes pensées. Mommy n’est pas un classique, du moins, pas tout de suite; c’est un « earworm ». C’est un film qui, s’il est avant tout très émotionnel et vivant dans l’instant présent, révèle lentement mais sûrement la complexité des liens entre les personnages, les détails de leurs personnalités, le jeu des acteurs dans des rôles à la fois proches et lointains de tout ce qu’ils ont fait auparavant, la meilleure utilisation de musique dans la filmographie du cinéaste, la réalisation beaucoup plus nuancée que les grands opus précédents de Dolan; bref, c’est comme écouter un album pop et se rendre compte comment c’est bien foutu.

Il y a quelques années, une nouvelle théorie est apparue dans la critique américaine appelée « vulgar auteurism », qui cherchait à revenir aux débuts de la politique des auteurs des Cahiers du Cinéma en encensant des réalisateurs de films d’action américains, célébrant des cinéastes vétérans comme Walter Hill, Michael Mann et John Carpenter et d’autres bien plus récents comme Paul W.S. Anderson (Death Race, Resident Evil) et Justin Lin (The Fast & the Furious: Tokyo Drift et quelques-uns des épisodes des plus mémorables de Community). Xavier Dolan est un exemple probant de cette philosophie dans le cinéma québécois d’aujourd’hui : voilà un homme dont le film préféré est Titanic, qui a une grande obsession envers le quétaine, le superficiel, et qui réussit pourtant à extraire une émotion fondamentale et une vision cinématographique à partir de tout cela, sans jamais avoir recourt à l’ironie de la génération hipster – allant même jusqu’à la critiquer dans ses deux premiers films, J’ai tué ma mère et Les Amours imaginaires. C’est peut-être un film étrange considérant son extérieur, et ce n’est même pas mon film québécois de l’année croyez-le ou non, mais peu importe, Mommy solidifie la place de Xavier Dolan comme étant la chose la plus importante qui est arrivée au cinéma québécois des dernières années, ainsi qu’en tant qu’incontournable de son histoire cinématographique. Ça n’a plus d’importance si vous l’adorez ou vous le détestez : voilà le monde où nous vivons.

1. Tu dors Nicole de Stéphane Lafleur

Oh mon Dieu, nous avons une controverse! J’avoue que mon amour et l’impact qu’a eu l’œuvre de Stéphane Lafleur sur ma vie a déjà été très bien documenté, alors je comprends comment cette première position pourrait soulever bien des sourcils. Cependant, je dois l’affirmer : Tu dors Nicole n’est pas en haut de cette liste parce que c’est le nouveau film de Stéphane Lafleur, mais parce que ça pourrait bien être son meilleur. Peut-être parce que c’est son meilleur scénario, peut-être parce qu’il a enfin atteint cette balance entre humour, étrange et solitude qu’il a tant cherché depuis son premier film, peut-être parce que c’est son écriture la plus fine, la plus originale et la plus subtile tout en gardant son propos sur la société sédentaire très fort, peut-être parce que c’est le meilleur portrait de la jeunesse québécoise depuis À l’ouest de Pluton, focalisant sur son angoisse et sa grande naïveté quant à la paisible société matérialiste adulte auquel elle doit se conformer, peut-être parce qu’à la fin de sa première journée en salle, je l’avais déjà vu deux fois. Plus je réfléchissais, plus je constatais comment celui-ci se hisse au sommet de Continental : un film sans fusil, une possibilité qui, honnêtement, est encore trop étrange pour moi!

Seul le temps nous dira qui sortira le vainqueur de ce dilemme (ça et sa sortie en DVD), mais si plusieurs ont lamenté comment le cinéaste semblait seulement se répéter, il me semble au contraire que l’approche du réalisateur s’est raffinée, camouflée dans un réel absurde, non pas à travers le rêve et l’étrange, mais par ses conventions et son idéologie insolites. En faisant son film le plus concret et le plus minimal, Lafleur fait ressortir son imaginaire, ses motifs, ses préoccupations, sa réalisation, et touche encore plus le spectateur, car ces situations sont d’autant plus ancrées dans sa réalité. Ses allégories sont subtiles, facile à manquer tellement elles sont simples et banales à première vue, mais cela contribue à faire de Tu dors Nicole un film extrêmement généreux pour un auditoire attentif, une œuvre qui gagne sans cesse en profondeur malgré son extérieur bien sobre, et donc, le meilleur film québécois de 2014.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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