Je n’ai jamais fait de liste complète de fin d’année de toute ma vie. Bizarre; j’écris sur le cinéma depuis secondaire 3, et je n’avais jamais trouvé le temps ni l’envie d’embarquer dans cette tradition supposément incontournable de tout cinéphile. Surtout maintenant que je sais que la critique est avant tout un exercice subjectif et que l’objectivité est le plus grand mensonge de l’humanité – ou plutôt un synonyme de statu quo, une liste définitive où les films s’empilent sans lien apparent et sont assignés des numéros de 1 à 10 semble être la chose la plus triviale possible. Une rétrospective devrait être un retour en arrière, pas seulement pour dire quels films étaient meilleurs que d’autres, mais surtout pour réfléchir sur le cinéma lui-même.  Le cinéma, comme l’histoire, n’est pas une discipline que l’on peut résumer à partir des points importants isolés les uns des autres; c’est un mouvement perpétuel, interconnecté. Le cinéma est la société, et la société est le cinéma; c’est une évidence même.

Et parce que les aspergers ont cette manie de construire des listes et des bases de données, j’ai fini par préparé non pas une, pas deux, mais bien trois listes! Trois! Avec longues explications pour chacune des entrées. Nous commençons aujourd’hui avec la liste des pires films québécois de 2014, parce que ce n’est pas vrai que je vais terminer cette rétrospective sur une note négative, cette liste précisément ayant été très, très dure à écrire.

Avant de commencer ce douloureux périple à travers mes nombreux traumatismes, j’aimerais que vous sachiez une chose; je ne fais pas cette liste parce que je déteste le cinéma québécois. Je fais cette liste justement parce que j’aime le cinéma québécois. Je l’aime tellement que je ne veux pas qu’il se noie dans une médiocrité acceptée, que je veux absolument le défendre, et que chacune des cinq expériences ci-dessous a été déprimante, enrageante, et triste à endurer.

Mentions déshonorables : Un parallèle plus tard de Sébastien Landry, Miraculum de Podz, Le Règne de la beauté de Denys Arcand et Exil de Charles-Olivier Michaud. Ne poussez pas de soupir de soulagement messieurs, vos films sont tout de même des échecs. Faites attention la prochaine fois s’il vous plaît.

5. Qu’est-ce qu’on fait ici? de Julie Hivon

Si vous avez suivi mes critiques réservées aux trois films québécois de l’été, vous avez peut-être remarqué le thème central des mythes fondateurs du cinéma québécois, qui se manifestent année après année à travers trois types de films estivaux, et dont leur origine remonte au centre même de notre culture québécoise. Ces mythes sont : la victimisation, le cynisme absolu et la nostalgie aveugle. Cependant, il semble bien qu’en 2013 avec Chasse au Godard d’Abbittibbi et surtout en 2014, nous ayons été témoins de la naissance d’un nouveau mythe très fort : un véritable idéal de la jeunesse. À cause de la popularité de Xavier Dolan, la jeunesse québécoise est devenue à la fois un public et un sujet très convoité, surtout par des producteurs et des réalisateurs qui n’ont aucune idée de comment les rejoindre, ou qui finissent par les exploiter de façon plastique et opportuniste.

Qu’est-ce qu’on fait ici? n’est pas le pire exemple de cet abus dans le cinéma québécois de cette année, mais c’est peut-être le plus idiot. Déjà le long-métrage baigne dans un esthétisme indie superficiel, avec des images tellement léchées et lumineuses que ça en est presque une blague, mais quand on voit son scénario, ses personnages et sa direction d’acteurs complètement déconnectés de la réalité, c’est impossible de croire qu’une cinéaste ait autant pu rater un sujet qui, en sorte, est universel. Qu’est-ce qu’on fait ici? est un film qui veut interpeller la jeunesse de la même manière qu’un série télé médiocre à Vrak TV ou ces pièces de théâtre contre la drogue qu’on devait regarder au secondaire; en étant extrêmement condescendant, ignorant, et en nous prenant pour des caves.

4. Enemy de Denis Villeneuve

Je vais vous raconter une petite histoire. J’ai un bon ami que j’ai rencontré en étudiant le cinéma au Cégep Garneau qui s’appelle Jérémi Roy. Vous avez peut-être lu son nom quelque part sur ce site, il est même le frère d’un des critiques, mais moi, je l’ai connu car il était l’année au-dessus de la mienne en cinéma, j’aimais beaucoup ce qu’il faisait, on est devenu ami, partageait nos points de vue, et maintenant il étudie à Concordia. Plus tôt cette année, je suis allé sur mon compte Mubi et je suis tombé sur sa côte pour Enemy, qu’il a profondément détesté; pire, lorsque j’ai voulu en savoir plus, il m’a écrit que c’était la pire expérience qu’il a eue dans un cinéma depuis un bon bout de temps. Alors, comme vous savez, en tant que critique masochiste qui va sans problème regarder les pires daubes cinématographiques, et qui irait jusqu’à planter une fourchette dans une prise électrique pour savoir comment ça fait mal, je suis allé voir Enemy moi-même. Au fur et à mesure que le film avançait, cependant, je n’arrivais pas à comprendre ce qu’il avait ressenti. Comprenez-moi bien : Jake Gyllenhaal n’a aucune subtilité dans ses deux rôles, tombant dans le cabotinage de tous bords, tous côtés, et le film dit tout ce qu’il a à dire dans les dix premières minutes. C’était mauvais, mais ce n’était pas assez pour, disons, renverser une table à l’envers. Et puis arriva la fin…

…Ouais, Enemy est vraiment mauvais!

3. Le Vrai du faux d’Émile Gaudreault

Dans les mois qui ont conduit à cette liste plus ou moins finale sur le pire du cinéma québécois, une question m’a animé sans cesse pour ce qui est des deux prochaines positions, jusqu’à tout récemment bloquées ex æquo : aimeriez-vous mieux être révolté ou déprimé?

La question est désormais réglée et je pense finalement avoir une réponse, mais ne prenez pas ça comme une recommandation : pour un film qui se voulait la comédie pure et simple de l’été, Le Vrai du faux est un film déprimant, que ce soit par son humour sans aucun souffle, ses acteurs qui sont nuls ou trop bons pour leurs rôles ingrats, mais surtout par son propre regard. Le Vrai du faux est un autre exemple du cynisme qui règne dans la société québécoise actuelle, qui découle de notre immobilisme apolitique, nos médias de masse qui nous chient dans la bouche quotidiennement, notre société de consommation au plastique bleu et, tant qu’on y est, un humour populaire québécois qui n’est pas aussi universellement bon que l’on prétend. Bref, un cynisme qui est fier et heureux de sa propre médiocrité, et qui est jeté sur tous les personnages du film. Et si une bonne comédie noire surveille ces personnages avec intelligence et ironie dans l’humour, l’exécution ou le propos, Le Vrai du faux les présente avec paresse et facilité. Un instant où le rire cache le pathétisme.

2. La Petite Reine d’Alexis Durant-Brault

Je déteste la dépendance qu’a le Québec envers ses martyrs, ses victimes, non pas parce que je ne supporte pas que l’on parle des plus faibles au cinéma; au contraire, lorsqu’une personne, pire une province complète, décide de se peindre en victime, elle le fait pour alimenter son défaitisme, pour s’évader de ses propres responsabilités quant aux problématiques qui l’entourent, et surtout, elle se replie tellement sur elle-même qu’elle laisse dans l’ombre toutes les véritables victimes de la société qui, elles, restent sans voix. Je suis écœuré d’entendre des paisibles banlieusards se plaindre que la vie est dure dans le confort de leur fauteuil, quand ils se foutent royalement du sort réservé aux autochtones, aux pauvres, aux dépressifs, aux noirs, aux transgenres, à l’environnement et à l’éducation. « Pas d’ma faute si t’es un trou d’cul, moi l’important c’est que j’prospère. »

La Petite Reine est le dernier représentant de cette manie de notre culture, tout en étant une nouvelle entrée dans notre nombre incalculable de biographies d’héros nationaux. C’est un film qui essaye de nous faire sentir mal devant des personnages franchement horribles, détestables, stéréotypés, et qui sont surtout les propres causes de leur malheur. Ce n’est pas juste un mauvais film; c’est un film qui vous attaque tellement c’est mauvais. De la première scène où Laurence Lebœuf et Patrice Robitaille crient, courent, pleurent et saignent de partout, jusqu’à celle où elle se fait attaquer par son entraîneur tel un tueur en série dans un film d’horreur, La Petite Reine est un exercice grotesque, un film dégueulasse, désagréable, abject.

1. Love Projet de Carole Laure

Écoutez, on sait très bien qu’est-ce qui est arrivé après la sortie de Love Projet en octobre dernier. Robert Lévesque de 24 Images écrivit une critique médiocre, inutile, qui fut finalement retirée du site quelques semaines plus tard, tandis que le Journal de Montréal nous brandissait le film comme étant un autre exemple criant de la mauvaise gestion de nos taxes qu’on gaspillerait dans les arts – probablement parce que c’est la mission de Québécor de cultiver les incultes. Beaucoup d’encre a déjà coulé sur Love Projet, et c’est triste, car à travers ces deux pitoyables articles, la vérité est que nous n’avons toujours pas parlé de Love Projet. La vérité, c’est que personne n’a encore abordé comment ce film est, sans doute, la pire chose qui est arrivée au cinéma québécois cette année.

Love Projet n’est pas juste un mauvais film, ou même le pire film québécois de 2014. Love Projet est un film qui m’a profondément déprimé en sortant de la salle; un film qui m’a non seulement fait remettre en question ma propre vocation de critique spécialisé en cinéma québécois qui est peut-être arrivé trop tard à la fête – en plus des autres films québécois projetés au FNC, avec une seule exception – mais m’a surtout fait craindre le futur de notre cinématographie. Un futur où les jeunes qui ont été inspirés, portés par les grands réalisateurs québécois des dernières années sont encore sur les bancs d’école, ne sont pas encore prêts à faire des longs-métrages, et avant que ce jour arrive, notre génération, ma génération, sera subjuguée à des films qui ne cherchent qu’à l’exploiter pour son public et pour son image. Un cinéma où les jeunes cinéphiles ne pourront se reconnaître à travers cette image absurde, plastique, opportuniste et irréelle de soi-même; un cinéma qui se veut pour les jeunes, mais qui refuse de nous regarder pour ce que nous sommes, et ne fait que servir le voyeurisme de baby-boomers pseudo-intellectuels.

Dans les mois qui ont conduit à cette liste, je m’étais régulièrement posé la question : qu’est-ce qui est pire, le cynisme ou le révoltant? Eh bien il se trouve que c’est ni l’un, ni l’autre. Le pire, c’est l’hypocrisie. C’est un art, et non plus seulement un divertissement, qui n’hésite pas à nous mentir en pleine face, à contribuer à notre aveuglement collectif en nous présentant une image pervertie de la réalité, et prétendant aborder les problèmes de la vie en se réfugiant dans le mensonge. Désolé Carole… au moins tu n’écris pas dans le Journal de Montréal.

En espérant que 2015 nous redonne un peu de foi.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.