Emblématique de l’état léthargique dans lequel est plongé son propriétaire Aydin, l’hôtel Othello est encastré à même une pierre rongée par le froid. L’hiver guette la région de l’Anatolie centrale en Turquie, les quelques clients de l’établissement quittent – ou fuient – au compte-gouttes. Pendant ce temps, un conflit se trame, provoqué par une pierre lancée sur la voiture de l’homme, geste motivé par la façon dont celui-ci, également propriétaire de plusieurs logements dans les environs, aurait traité une famille en difficulté.

N’aidant en rien, le ressentiment des femmes qui l’entourent – une sœur copropriétaire de l’hôtel et une épouse, Nihal, se consacrant à des œuvres de charité afin de tromper l’ennui –, s’éveille au lieu d’hiberner. Se feront aller les muscles de la bouche, les seuls n’étant pas complètement engourdis par la température. Aydin, se considérant comme un membre respectable de sa communauté, ne sait trop comment recevoir des accusations qui, selon lui, trahissent celles et ceux qui les portent au lieu d’atteindre son intégrité, irréprochable en tout point. Sur la défensive, cherchant à révéler l’hypocrisie des autres – réelle, hallucinée? – il se défendra d’être surpris en défaut de cohérence, au point de s’aliéner de façon irréversible son entourage. Que son royaume rapetisse à vue d’œil, au moins il en demeure le roi.

Si la filmographie du cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan prédispose à un cinéma de la lenteur, de la durée qui s’étiole, Sommeil d’hiver s’avère rapidement dense, de dialogues, bien sûr, et après trois heures quinze il est facile d’en ressortir épuisé, traversé même, mais également d’idées sur la morale, autour desquelles les personnages s’entretiendront assez pour au final leur faire perdre tout sens. Passé maître dans l’art de malmener tout dialogue pour en ressortir vainqueur, Aydin est un homme complexe, à la fois charismatique et agaçant. Cloué au pilori, d’abord par sa sœur puis par sa femme lors de scènes magistralement construites comme des matchs de boxe, il est de ceux qui font des dons anonymes à des organismes de charité pour ensuite le dévoiler au premier venu afin de prouver sa bonté. Contradictoire malgré son vouloir, pouvant être considéré comme un être mesquin ou une victime de sa situation, il est un personnage infiniment riche que Ceylan traite avec respect, sans chercher à attaquer de front son désir d’être et de rester un homme simple.

Cette subtilité est la preuve d’un scénario fin et intelligent, verbeux mais jamais bavard, détournant les poncifs du cinéma d’auteur statique grâce à un humour noir et joueur et des répliques à la fois profondes et assassines, toujours inspirées. Pour un film aussi long, le qualificatif d’enlevant n’est peut-être pas parfait, mais il témoigne néanmoins d’une vigueur qui se maintiendra jusqu’à sa toute fin. Le montage chirurgical y est évidemment pour beaucoup; Ceylan usant du champ-contrechamp avec une agilité étourdissante, cassant par moments l’axe de 180° en filmant à travers des miroirs savamment positionnés afin d’accentuer la distance séparant Aydin et Nihal.

Auréolé de la Palme d’or à Cannes l’an dernier, Sommeil d’hiver bénéficiera sans doute d’une publicité « à reculons », le prestige de cette distinction transcendant mal l’apparente âpreté d’une proposition de cinéma limite. Mais les sceptiques seront confondus (dixit un autre film récompensé à la Croisette) : Nuri Bilge Ceylan a magistralement mis en scène un film dont la portée universelle justifie pleinement la longueur.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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