C’est étrange, on aime de plus en plus Clint Eastwood chez les cinéphiles, même lorsque l’on se considère très à gauche. On excuse souvent ses bafouillages politiques et son patriotisme extrême; certes, c’est un républicain, mais il est plus nuancé. Force est toutefois d’admettre qu’avec American Sniper, Eastwood s’est « radicalisé », tout comme le personnage principal de son film.

Les logos des boîtes de production n’ont pas encore fini de défiler que le film nous indique que nous sommes transportés en territoire ennemi en nous faisant entendre une multitude de « Allah Akbar », une prière islamiste, mais aussi, et surtout, dans l’imaginaire collectif de l’homme blanc occidental, le cri de guerre des islamistes intégristes et radicaux : la menace à éradiquer. On aperçoit enfin Kyle, le (super)héros du film, qui s’apprête à tirer sur un enfant qui présente une menace vis-à-vis ses collègues qui avancent vers ce dernier dans la rue, mais avant qu’il tire, Eastwood nous « tire » dans le passé de Kyle et nous explique les valeurs religieuses et l’entraînement au tir que son père lui a prodigués. « You’re gonna make a fine hunter » lui dit-il. Ensuite, un autre bond dans le temps où, devenu jeune adulte, Kyle devenu cowboy décide de changer de carrière et de s’engager dans les Navy Seals après avoir été outré par l’attaque de deux ambassades américaines à l’étranger. On revient ensuite à notre enfant qui se fait finalement tuer et marque ainsi le début de la carrière de Kyle en tant que « greatest american marksman ».

Outre sa direction d’acteur complètement pourrie, sa très pauvre profondeur visuelle et sa musique complètement abjecte, le grand problème d’American Sniper est sa mise en scène et son montage extrêmement serrés qui font que chaque plan vise à s’insérer dans la logique de causalité du message propagandiste du film d’Eastwood. Le cadrage capture tout ce qui est nécessaire à la compréhension du film et évacue tout ce qui ne l’est pas. Nous atteignons ce que Deleuze appellerait un degré d’image-mouvement d’une pureté telle que toute forme de poésie est évacuée. Ce film n’est pas une œuvre d’art, mais un pamphlet politique à haute teneur propagandiste. Eisenstein aussi faisait des films à messages me direz vous, mais il les faisait dans un régime quasi totalitaire des années 20 et au moins, les siens, ils étaient beaux.

Avec American Sniper, Eastwood rejoint Bigelow (The Hurt Locker et Zero Dark Thirty) en faisant un film sur le pouvoir destructeur que la guerre peut avoir sur l’homme/la femme qui la pratique, mais là où Bigelow parvient à créer des récits non moralistes qui sont centrés d’abord et avant tout (peu importe ce qu’on puisse dire) sur les pulsions individuelles du soldat par rapport à un sujet qui le dépasse (la guerre), Eastwood se vautre dans son illusion d’un sentiment aucunement modeste que l’Amérique est le pays le plus puissant du monde et qu’elle a un devoir, voire même une mission divine à accomplir face aux pays les plus démunis. « With great powers comes great responsibility » disait Bush… et Spiderman. C’est ainsi que l’impérialisme américain se justifie, puisque Kyle est complètement outré et dans une position d’incompréhension totale par le fait qu’on s’attaque d’abord à ces ambassades, puis au World Trade Center. La guerre n’est plus une option, c’est une nécessité.

Le film est un film de guerre dans le sens le plus fort du terme. Oui, il l’est d’abord parce qu’il représente la guerre en Afghanistan, mais l’est aussi surtout parce qu’il s’ancre en profondeur dans une vision ultra manichéiste qui pose d’un côté les Américains et de l’autre les « bad guys », les « Allah Ahkbar », bref : les autres, en traçant une ligne qui délimite très clairement les deux camps. Parce qu’« Either you’re with us or you’re with the terrorists », comme disait le grand prophète de la dynastie Bush. Le film est une horrible fresque aliénante qui vise par de multiples raccourcis cinématographiques à démontrer que l’Amérique est forte et surtout, surtout, que l’Amérique a raison et que les autres ont tort. Ce film ne vient que réaffirmer l’existence d’une religion républicaine intégriste et le grand problème avec cette religion c’est qu’elle est loin de refuser que l’on représente ses nombreux prophètes et ses tout aussi nombreux martyrs, d’autant plus qu’elle dispose de moyens quasi illimités pour les montrer. Ils sont partout dans les médias de masse, que ce soit à la télévision (Fox News), ou au cinéma (American Sniper). Les radicaux sont parmi nous, mais nous sommes bien trop occupés à combattre les intégristes qui se trouvent à dix mille kilomètres de chez nous, pour voir ceux qui habitent dix portes à côté, cachés derrière leurs masques de patriotes bien intentionnés.

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