Pour paraphraser le professeur à la Sorbonne Philippe Dubois au sujet de Chris Marker : Maxime Giroux, c’est un peu le plus célèbre des cinéastes inconnus du Québec. Fort de deux longs métrages (Demain et Jo pour Jonathan) appréciés par la frange, le cinéaste montréalais prépare la sortie en salle de sa dernière réalisation, Félix et Meira, qui s’est méritée l’automne dernier le prix du meilleur film canadien au Toronto International Film Festival et la Louve d’or au Festival du nouveau cinéma.

Traitant d’une idylle impossible entre un québécois tout ce qu’il y a de plus lambda (Martin Dubreuil) et une jeune femme juive hassidique mariée et mère d’une enfant (Hadas Yaron), le film, mis en scène avec dextérité et tendresse par Giroux, marque un tournant dans une carrière bourgeonnante, proposant un traitement plus accessible, sans trahir pour autant la rigueur auteuriste qui caractérisait jusqu’alors le cinéaste. Giroux a bien voulu répondre à nos questions il y a quelques jours lors d’un entretien téléphonique. Félix et Meira prend l’affiche au Québec le 30 janvier.

Le Quatre trois : Félix et Meira traite aux premiers abords d’un amour difficile entre une femme issue d’une communauté religieuse et un type esseulé, que l’on pourrait même qualifier de souverain, tant d’un point de vue spirituel ou interpersonnel. Est-ce que l’idée de la relation est née avant celle d’aborder le milieu des juifs hassidiques?

Maxime Giroux : Premièrement, je travaille depuis toujours avec Alexandre Laferrière (qui a co-écrit avec Giroux les scénarios de tous ses films, NDLR). De la façon dont on fonctionne, je lui amène d’abord des idées et lui me répond « oui, non, ça ne m’intéresse pas de travailler là-dessus. » On habitait tous les deux dans le quartier Mile End depuis dix ans et on croisait des juifs hassidiques. On passait des commentaires, on se posait des questions. À un certain moment on cherchait des idées pour un prochain film et je suis arrivé avec celle de se pencher sur cette communauté qu’on ne connait pas.

Comment faire ensuite pour rentrer dans cette communauté qui est très fermée? Peut être en passant par un personnage québécois francophone. C’est ensuite qu’est venue l’idée de faire une histoire d’amour. On voulait aussi faire un film avec Martin Dubreuil depuis longtemps, qui est un ami de longue date. Comment l’intégrer dans cette histoire? C’est assez facile. C’est un hurluberlu dans la vie Martin. Sa naïveté faisait de lui la meilleure personne pour tomber en amour avec une juive hassidique.

Le Quatre trois : Il y a eu beaucoup de films au Québec récemment au sujet de notre rapport à l’autre, mais sans avoir nécessairement le point de vue d’un québécois moyen, typique. Martin Dubreuil à cette qualité du everyday man.

Maxime Giroux : Il représente le Québécois moyen dans le sens aussi qu’il est foncièrement une bonne personne. Ça me fait un peu penser au Québec en général, au Québécois moyen qui est un peu maladroit face à l’autre, mais qui est quand même curieux, intéressé. Un peu comme le gars qui va aller voir une fille asiatique pour lui dire : « Hey, t’es Chinoise toi? », quand elle est Vietnamienne. Je ne pense pas que les Québécois sont fermés, mais ce n’est pas tout le monde qui a accès à plein de cultures.

Le Quatre trois : C’est difficile de ne pas tracer de parallèles entre ton film et ce qui se passe en ce moment à l’international. En le voyant, il est clair que son sujet n’est pas la tolérance de l’autre. Il s’agit plutôt de l’idée d’une histoire d’amour qui naît dans l’adversité. Il est question de deux cultures totalement différentes, mais cette différence-là est un prétexte pour que ce germe d’amour puisse naître. Il y a une excitation partagée des deux personnages principaux devant l’interdit.

Maxime Giroux : Je n’aime pas le mot tolérance. C’est ce qui est bien à Montréal : le mot tolérance n’existe pas, dans le sens que ça fonctionne, il n’y a pas de tensions raciales à Montréal. À partir de là, il y a des mélanges ou pas. Dans mon film il y a un mélange, mais à la fin du film je ne veux pas qu’on pense que je crois que tout est beau et parfait. On vient de quelque part, d’un territoire, on a une identité propre, une langue et un passé religieux. Ce que le film dit à la fin pour moi, c’est que oui, c’est bien de se mélanger, mais il va toujours rester des choses en nous qui font en sorte que ce ne sera jamais évident et qu’il va falloir vivre avec ça tout le temps. C’est ce qui fait écho avec ce qui se passe aujourd’hui. J’ai l’impression que d’un côté on voit les gens comme des racistes, d’un autre comme des gens hyper ouverts. C’est sûr que ce n’est pas nécessairement le propos du film, mais je voulais qu’on sente que la religion de cette femme ne va pas s’effacer du jour au lendemain et que ce ne sera pas évident pour eux s’ils décident de rester ensemble.

Le Quatre trois : Malgré tout, la communauté hassidique est réputée, peut-être faussement, pour sa fermeture. Quelle à été ton approche, étant donné que tu traites d’un groupe réfractaire à l’idée d’être filmé?

Maxime Giroux : C’est très compliqué. Ces gens ne peuvent même pas écouter de films, encore moins le mien. J’ai fait beaucoup de recherches sur le terrain. J’ai rencontré plusieurs juifs hassidiques. J’ai eu la chance de boire avec eux. Quand ils voyaient que je m’intéressais à eux ils partageaient beaucoup, ils m’appelaient « le Québécois » parce que j’étais probablement le seul Québécois français à s’intéresser à eux dans le quarter. Mais à partir du moment où je me mettais à leur parler de cinéma et du film, la conversation bifurquait vers autre chose. J’ai eu la chance d’avoir de l’aide d’ex-membres de la communauté juive hassidique. Sans eux, jamais je n’aurais pu faire ce film.

Le Quatre trois : Ironiquement, on voit dans le film que tu essaies de rendre le milieu le plus fidèlement possible, avec justesse, mais les gens qui y sont représentés ne verront pas ton film. Ton souci de réalisme, c’est pour quelle raison?

Maxime Giroux : Par respect pour les gens qui sont sortis de la communauté, qui ont eu le courage de le faire. Quand ils voient leur histoire traitée au cinéma comme une blague, ils se sentent volés. Dans ce cas-ci, les ex-hassidiques qui ont vu mon film sont pour la plupart très touchés par l’histoire, parce que c’est la leur. Je suis aussi en train de faire découvrir les hassidiques à la communauté juive. Le film fait le tour des festivals de cinéma juif à travers le monde, d’ailleurs il va faire la fermeture du New York Jewish Film Festival dans les prochains jours. Moi, le goy du Québec, francophone, j’arrive avec un film qui les fait réaliser qu’ils ne connaissent pas vraiment les hassidiques. Juste ça pour moi c’est assez extraordinaire.

Ça passe un peu moins bien à Toronto par contre. Les seuls commentaires négatifs que j’ai eus de la part de la communauté juive provenaient de Toronto. Je crois que là-bas, avec le côté paranoïaque francophone, on n’accepte pas qu’un Québécois ait fait un film sur la communauté juive. Je crois qu’ils mélangent plein de choses, comme le passé historique du Québécois francophone, qui était supposément raciste envers les juifs, alors que ça ne fait pas partie de mon passé. Je n’étais pas à Montréal dans les années 20, 30, 40, alors qu’il y avait beaucoup de racisme envers les juifs.

Le Quatre trois : La fin du film est assez ambigüe. Le couple doit payer un prix pour pouvoir vivre librement son amour…

Maxime Giroux : Tout à fait. Ça me rappelle les gens qui vont faire le tour du monde et qui tombent en amour avec quelqu’un. Ça m’est déjà arrivé. C’est l’amour, c’est extraordinaire, on est dans un autre pays, il y a l’excitation, etc. Finalement la femme que t’as rencontrée décide de venir s’installer avec toi pour se retrouver sans amis, sans famille, sans travail. Tout à coup elle est une immigrante dans un autre monde. Pour moi Meira est une immigrante. Je voulais montrer un retour à la réalité, à ce que c’est l’amour au quotidien. Tous les couples vivent ça. 4:3

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.