Dans le livre Panorama du film noir américain : 1941-1953 de Raymond Borde et Étienne Chaumeton (collection Champs Contre-Champs des éditions Flammarion), une définition de ce genre peuplé de détectives privés et de femmes fatales est élaborée rigoureusement. Parmi les traits récurrents relevés par les deux auteurs, celui-ci :

« Mais l’angoisse tient, plus peut-être qu’à la violence, au déroulement insolite de l’action. Un détective privé accepte une mission très vague : retrouver une femme, arrêter un chantage, éloigner quelqu’un, et aussitôt les cadavres jonchent sa route. On le file, on l’assomme, on l’arrête. Qu’il demande un renseignement, il se retrouve ligoté, sanglant, au fond d’une cave. Des hommes, entrevus dans la nuit, tirent et s’enfuient. Il y a, dans cette incohérente brutalité, quelque chose qui tient du rêve, et c’est pourtant l’atmosphère commune à la plupart des films noirs […]. »

Voilà, à quelques détails près, le synopsis du septième métrage de Paul Thomas Anderson, adaptation somme toute fidèle du roman éponyme de Thomas Pynchon paru en 2009. Suffit de remplacer le rêve par le bad trip. C’est dire à quel point ont été assimilés puis réinterprétés par le réalisateur les codes de ce genre enveloppé d’un épais brouillard, réinterprétés dans la mesure où nous ne sommes pas dans les années 40, mais en 1970 et que notre héros, Doc Sportello (Joaquin Phoenix), possède moins le flegme d’un Philip Marlowe que l’esprit embrumé et l’incompétence d’un Jeffrey Lebowski. Lorsque son ex-copine réapparaît dans sa vie afin de requérir son aide dans une affaire impliquant la disparition d’un magnat de l’immobilier (Eric Roberts), Doc se lance dans une enquête biscornue qui l’amènera à croiser un policier ayant une dent contre les hippies (Josh Brolin), un saxophoniste informateur pour le FBI (Owen Wilson), un dentiste cocaïnomane (Martin Short), des motards suprémacistes blancs et de mystérieux trafiquants d’héroïne. Au lieu de griffonner dans son calepin d’éventuelles pistes intéressantes à suivre, notre private eye garde le cap notant qu’il ne doit pas céder à la folie à des fins de référence future.

Entr’ deux joints

Le film noir brouilla le manichéisme alors d’usage dans le cinéma policier des années 20 et 30 : dans les jointures des scénarios se mit à couler une eau sombre et poisseuse, chaque personnage ayant désormais la capacité de devenir son contraire en un claquement de doigts. Les motifs devinrent obscurs lorsqu’ils n’étaient pas tout simplement un leurre (le MacGuffin du Faucon maltais) et les récits s’alambiquèrent jusqu’à s’accorder avec la paranoïa d’une Amérique à peine sortie de la Seconde Guerre mondiale.

Cette paranoïa revient au galop dans Inherent Vice, mais l’incohérence qui l’accompagne y atteint des sommets où l’air se fait rarissime. Que le film ne fasse aucun sens n’est pas un problème en soi, mais à force de digressions, l’ensemble perd de son nerf, la ribambelle s’éternise et Anderson termine son film avec l’éloquence d’un dopé racontant une anecdote marrante qui lui serait arrivée la veille, mais qui omet des informations clés et s’éternise sur des détails superflus et qui, au final, oublie lui-même pourquoi il avait rit.

La blague voulant que « Si tu te rappelles des années 60, c’est que tu n’y étais pas » prend un sens intéressant lorsqu’appliquée à ce film. Le flou – scénaristique, optique – d’Inherent Vice témoigne d’une époque charnière dans l’histoire récente des États-Unis d’Amérique : celle juxtaposant le familialisme des années 50 et l’hédonisme capitaliste triomphant des années 80. La première année de la décennie 70 fut marquée, entre autres, par le procès de la famille Manson, la publication de The Kentucky Derby is Decadent and Depraved de Hunter S. Thompson et la fusillade de la Kent State University, le tout alors que le pays est encore embourbé dans la guerre du Viêt Nam. Un rêve prit fin et le réveil fut pour le moins douloureux.

Aidé d’une distribution en forme, Anderson parvient à rendre l’acidité de cette époque particulière. Mais même si le formalisme auquel il nous avait habitués avec There Will Be Blood et The Master est délaissé au profit d’une approche plus directe, son propos – si propos il y a – est dilué jusqu’à l’édulcoration, se perdant entre des références creuses et une durée beaucoup trop longue. Résultat : un exercice de style certes fascinant, mais manquant la puissance et l’énergie des précédents films du réalisateur.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.