Dans un flashback au début du film, Nick et Amy sont à une soirée afin de promouvoir le dernier livre pour enfants de cette dernière. Amy regarde les illustrations en faisant l’inventaire à son mari de tout ce qu’elle n’est pas ou n’a jamais eu contrairement à son personnage éponyme. Jalouse de celui-ci, elle s’invente et se réinvente dans la fiction comme dans la réalité. Ce que ses parents, les médias et la police voient, c’est justement ce personnage parfaitement construit sur des apparences. Hautement significative, cette scène résume à elle seule le propos du film. La fiction est malléable, manipulable, tout comme la réalité l’est en fonction de celui qui regarde.

Le symbolisme de Gone Girl est invitant, une convocation à décrypter les éléments, évidents ou non, d’une puissante critique des médias et du mariage. Un discours grinçant sur les journalistes qui déforment la vérité, la tordent et la retordent jusqu’à en extraire toute compassion et toute humanité. Le film présente une chasse aux sorcières médiatique qui montre que le mensonge est un poison qui se répand rapidement et que la vérité n’est pas toujours une défense. La thématique des apparences se décline ainsi sous plusieurs aspects. Par exemple, dans des moments forts du film, le montage fait penser à des clichés photographiques pris en série nous rappelant que tout ceci n’est qu’un spectacle, une manipulation. Aussi, il y a cette idée de la culpabilité du personnage principal se basant sur des indices qui mènent tous vers lui. Un homme est innocent jusqu’à preuve du contraire, alors que le film montre tout l’opposé. En effet, être coupable aux yeux du public est autant punitif que de l’être réellement devant la justice.

Il est troublant de constater avec quelle finesse le réalisateur a construit son récit, en deux parties complémentaires avec un moment charnière fascinant. Un récit comptant les jours avant et après la disparition de la femme de Nick, tout en laissant intervenir de nombreux flashback du passé du couple. Fincher nous livre donc les indices au compte-gouttes, brouillant les pistes sur la disparition d’Amy, mais surtout, la frontière entre vérité et mensonge. L’atmosphère est aussi sombre, angoissante, glaciale, anémique. Elle est supportée par une musique parfois mélancolique, parfois oppressante. De cette façon, la douceur et l’amertume se chevauchent jusqu’à un point de non-retour, celui de la vengeance. Une nervosité s’installe alors chez le spectateur venant avec le sentiment d’être manipulé autant que les personnages le sont.

Comment ont-ils pu se faire cela? La question est posée deux fois dans le film par le personnage principal, au début et à la fin pour refermer la boucle. Dans un contrôle remarquable, le réalisateur fait preuve d’assez de retenue pour que le questionnement perdure au-delà du film. Tout le monde est un peu coupable de quelque chose et la réponse la plus simple n’est pas toujours la bonne.

Le dernier film de David Fincher souffre de longueurs et de quelques incohérences. À certains moments, la critique des travers sociaux manque de subtilité. Mais la maîtrise dont il fait preuve autant dans le récit que dans la technique, avec une dose intelligente de folie, parvient à faire de Gone Girl une œuvre significative et saisissante.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).

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