Devenu du jour au lendemain une superstar de l’Internet au tournant des années 2000 grâce à son court-métrage sélectionné aux Oscars Rejected, Don Hertzfeldt a révolutionné le milieu de l’animation comme le fait aujourd’hui des artistes comme David OReilly et Andreas Hykade, ces derniers tirant plus vertement parti des plateformes de diffusion en ligne, donnant ainsi une deuxième vie à leurs œuvres après qu’ils aient voyagé dans le réseau relativement fermé des festivals de films. Au-delà des partages et des cliques qu’ils génèrent, leurs films établissent une signature reconnaissable et recherchée bien après que leur existence virale soit terminée.

En 2006, Hertzfeldt réalise Everything Will Be OK, première partie d’une trilogie qu’il complètera avec I Am So Proud of You (2008) et It’s Such a Beautiful Day (2012). Six années plus tard, il met ensemble ces trois épisodes de la vie d’un certain Bill pour une sortie classique, quoique limitée, en salle. Délaissant les vignettes humoristiques délicieusement absurdes constituant ses précédents films, l’animateur américain creuse plus profondément qu’à l’habitude, à la recherche d’une transcendance quasi mystique – qu’il ridiculisera en entame en citant la fameuse scène du sac en plastique de American Beauty. Pour l’œil paré, le sublime peut se révéler au détour d’une promenade, ou en considérant calmement l’endroit où l’on dépose ses clés depuis des années en rentrant chez soi.

Dans le désordre, nous sont racontés des moments dans la vie de Bill, dont le trait grossier et naïf (il n’est rien de plus qu’un bonhomme allumette affublé d’un chapeau) souligne son l’insignifiance. Alors qu’on lui annonce qu’il est malade et qu’il ne lui reste plus longtemps à vivre, il fait le point sur une vie constituée de petits riens formant un tout. Il passe beaucoup de temps avec son ex-copine, absorbe son environnement avec une curiosité renouvelée, remonte en arrière, avant sa naissance, pour découvrir un arbre généalogique marqué par la maladie mentale. Les corps – le sien, ceux de ses ancêtres, des passants dans la rue – sont tuméfiés, armés de longs crochets métalliques, en décrépitude accélérée. Chaque objet, dans sa finitude, a la capacité de plonger celui que le regarde dans une profonde mélancolie, lui rappelant l’immédiateté de sa propre mort.

Bien que s’appropriant des méthodes du cinéma des premiers temps (utilisation constante et inventive de l’iris), It’s Such a Beautiful Day, de par son approche narrative biographique et antichronologique, trahit également des affinités avec le médium de la bande dessinée, particulièrement avec le travail de Chris Ware (Jimmy Corrigan) et de Harvey Pekar (qui a mis en images avec sa femme Joyce Brabner et Frank Stack son combat contre le cancer dans Our Cancer Year). D’un quotidien ordinaire, à force de juxtapositions, est extirpé non pas un sens, mais la sensation d’une existence constituée de milliards d’éléments distincts, dont l’importance variera en fonction du moment.

Sans humour, toute cette gadoue sentirait le simili Terrence Malick des kilomètres à la ronde. Ce qui lie l’infiniment grand à l’infiniment petit ici est un point de vue amusé, mettant en relief, grâce à l’observation, l’étrangeté d’un monde dont la cadence nous échappe. Apothéose d’une carrière encore jeune (Hertzfeldt n’a que 38 ans), It’s Such a Beautiful Day fait partie de ces chefs-d’œuvre qui prendront du galon avec les années. Il ne faut pas s’inquiéter qu’un film de cette trempe puisse trouver un jour son public; l’impact qu’il aura sur ceux qui l’auront vu est amplement suffisant.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.