Au mieux, sa barbe et ses cheveux longs lui donnent l’air d’un vagabond. Mais rapidement, sous cette couverture négligée, nous devinons le regard perdu d’un enfant. L’impression durerait si ce n’était d’un visage pris dans une déchirure constante. Graduellement, cet homme solitaire vivant dans sa voiture nous est révélé comme citoyen lambda, au prénom banal au possible (Dwight, interprété par Macon Blair). Sa visée par contre l’est moins : tuer à sa sortie de prison celui qui fut responsable de la mort de ses parents il y a de cela plusieurs années. Quiconque familier avec le cinéma des frères Coen (duquel le réalisateur de Blue Ruin, Jeremy Saulnier, s’est grandement inspiré) sait que le meurtre, c’est tachant, et pas que pour les vêtements.

Dwight n’est pas un tueur aguerri; ses gestes, bien que calculés, restent approximatifs. Un objet crucial à sa fuite est malencontreusement laissé sur la scène du crime qu’il vient de commettre, les mesures préventives qu’il établit se retournent contre lui. La manche de chemise coincée dans un engrenage complexe, il se débat du mieux qu’il peut, chaque minute le forçant à improviser et à faire preuve d’ingéniosité. Saulnier nous fascine pour cette procédure anarchique, l’usant pour convaincre de la volonté imperturbable de son antihéros.

Sera déboulonné minutieusement donc le concept de vigilantisme, tel qu’exprimé dans de nombreux films de genre, la justice personnelle devenant une quête absurde. En s’engendrant, la violence traîne avec elle sa part de ridicule. L’obsession et la révérence portée aux armes à feu de tous calibres participent à cette idée. On tente de les acheter, puis on les vole; il faut leur mettre la main dessus coute que coute avant de disposer d’elles promptement, de peur que leurs canons se retournent contre nous. Ironie finale : après avoir reçu une balle, Dwight commentera qu’elle fait moins mal qu’une flèche qu’il reçut auparavant dans une cuisse. Le fusil redevient alors un outil comme les autres, l’ordre est rétabli : Guns don’t kill people, people kill people.

Cette mesquinerie bienvenue est tristement désamorcée au dernier quart par un dénouement ayant plus trait au suspense classique qu’à la déconstruction formelle à laquelle nous étions jusqu’alors habitués. Bien qu’ouverte, la résolution jure avec un objet magnifiquement sauvage et pervers, d’une acuité rarement vue en dehors des quelques Blood Simple et No Country for Old Men de ce monde.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.