Se prêter à l’exercice du top de fin d’année amène sont lot de maux de tête… et de plaisirs. Cette année, je me suis tenu loin des projections lors de festivals, préférant me restreindre aux sorties classiques en salle à Québec entre le 1er janvier et le 31 décembre. J’ai tout de même pris en compte les films de l’année qui, bien que n’ayant pas eu d’espace sur les écrans de la Vieille Capitale, sont maintenant largement disponibles sur DVD/Blu-ray ou sur vidéo sur demande. Comme pour toute liste, il fallut effectuer quelques rejets déchirants, mais dans l’ensemble, celle-ci représente selon moi les grands coups de l’année 2014.

10. Maps to the Stars – David Cronenberg

Subtil comme les péplums dont raffolent en ce moment les pontes des grands studios américains, Maps to the Stars remonte les sentiers tortueux et escarpés des Hollywood Hills et s’immisce comme un virus pernicieux (Cronenberg oblige) dans les villas « d’étoiles » déchues ou en voie de l’être. Synthétisant plus Mommie Dearest (auquel il fait directement référence) que The Player, le cinéaste canadien traite ses sujets comme des rats de laboratoire, les coinçant dans des situations grotesques, dignes des pires téléfilms de la chaîne Lifetime. Dans le ventre de cette bête anthropophage, le kitsch distancie moins qu’il suffoque et laisse un goût métallique dans la bouche, celui du sang de celles et ceux qui vendirent leur âme contre une place de choix sous les projecteurs.

Notre critique du film

9. Night Moves – Kelly Reichardt

Sans être à la hauteur de ses autres films (Old Joy, Meek’s Cutoff), Night Moves confirme néanmoins la dextérité de la réalisatrice Kelly Reichardt qui, en utilisant comme synopsis de base l’explosion d’un barrage par un trio d’écoterroristes, tisse lentement une intrigue qui aurait fait rougir Hitchcock lui-même. Minimaliste mais délibéré, le film permet aussi d’apprécier à leur juste valeur les talents de Dakota Fanning et de Jesse Eisenberg, ce dernier prêtant sa moue nerveuse à l’un des personnages les plus énigmatiques et troubles de l’année.

8. Tel père, tel fils – Hirokazu Kore-eda

Un drame familial s’inscrivant sans mal dans une grande tradition japonaise, traité anthropologique d’une empathie certaine, à la prémisse réchauffée (deux bébés sont échangés malencontreusement à la pouponnière), mais déjouant avec subtilité les écueils du film à thèse (culture vs. nature). La distribution brille, particulièrement les enfants, qui sont d’un naturel confondant et la réalisation, patiente et attentionnée, assied encore une fois Kore-eda comme descendant direct et légitime de Ozu. Le cinéma humaniste trouve ici un film suffisamment intelligent pour nous y redonner foi.

Notre critique du film

7. Obvious Child – Gillian Robespierre

Une jeune femme humoriste (Jenny Slate) apprend qu’elle est enceinte après une aventure d’un soir avec un type au demeurant tout ce qu’il y a de plus sympathique et recommandable. Tandis que ce dernier tente de la revoir, une idée fixe (elle se fera avorter) l’amènera à faire le point sur une existence jusqu’alors dénuée de toute responsabilité.

Dans la foulée de la série télé Louie, qui a donné un coup de jeune à la comédie gravitant autour de la vie personnelle d’humoristes stand-up (Seinfeld en amont, Maron en aval), Obvious Child accepte la puérilité de son personnage principal, interprété avec un investissement impressionnant par Slate. Cette mise à nue agacera ceux qui ne peuvent concevoir qu’une héroïne aussi détestable puisse soutenir un film avec un sujet d’une telle gravité, mais justement, là est tout l’intérêt de cette comédie qui refuse la surdramatisation d’une question qui, sans être banal, n’est pas l’apanage que des grands drames dramatiques dramatisés à outrance.

6. La marche à suivre – Jean-François Caissy

La marche à suivre de Jean-François Caissy se déroule sous une cloche de verre. Documentaire atemporel, il ne capte pas une époque mais un état, celui du mal-être adolescent. L’école secondaire de Carleton en Gaspésie est abordée comme lieu coercitif, alors que des cas problèmes se défendent tant bien que mal devant des intervenants somme toute compréhensifs et bien intentionnés. C’est à l’extérieur que les jeunes s’affirment, s’épanouissent, donnent libre cours à leurs pulsions. Malgré la période d’austérité dans laquelle nous sommes empêtrés, le film se garde bien de porter quelconque jugement sur ce qu’il capte, nous laissant le soin d’interpréter ouvertement ce qu’il met en scène avec une grande maîtrise formelle.

Notre critique du film

5. Citizenfour – Laura Poitras

Ce documentaire de Laura Poitras au sujet du scandale de la National Security Agency, dont les écoutes illégales de la population américaine furent dévoilées en juin 2013 par Edward Snowden, est l’un des plus beaux documents cinématographiques témoignant de notre époque. Figure (anti)héroïque, Snowden est présenté comme un homme moral et désintéressé, bogue à une époque où tout un chacun consent gaiement à la dissémination de ses informations personnelles. Le meilleur thriller de l’année, dont le dénouement reste encore à écrire.

Notre critique du film

4. Under the Skin – Jonathan Glazer

Véritable surprise, cette première incursion complète dans la science-fiction pour le réalisateur anglais Jonathan Glazer (Sexy Beast, Birth) se veut polymorphe. Suspense noir, traité féministe, documentaire aux caméras cachées, le film travaille les sens du spectateur en sous-terrain, déjouant sans cesse ses attentes et ce malgré une première heure que l’on pourrait qualifier de répétitive. Partant du cinéma d’auteur pour rejoindre le cinéma de genre (et non l’inverse, comme le fait Christopher Nolan) Glazer a créé un magnifique objet filmé non identifié, qui a autant excité les esprits que Holy Motors en 2012.

Notre critique du film

3. Birdman – Alejandro González Iñárritu

Que s’est-il passé dans la tête d’Iñárritu? N’étant pas reconnu pour sa causticité, Birdman fait figure de tournant dans une carrière constituée de drames solennels (Babel, Biutiful). L’intensité, l’urgence reste la même, mais cette fois-ci au service d’une métacomédie réhabilitant Michael Keaton en tant qu’acteur potable (ça, nous le savions tous), mais nous le dévoilant également capable de faire preuve d’une grande profondeur et sensibilité. Dur et long est le chemin menant à la respectabilité : tandis que le réalisateur mexicain nous le met en image, lui-même s’en détourne, parvenant ainsi à se donner des ailes.

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2. Only Lovers Left Alive – Jim Jarmusch

Objet crépusculaire, annonçant la mort de quelque chose de diffus, peut-être d’idées ancrées dans l’ADN de l’Amérique (le Rock and Roll, l’industrie automobile), Only Lovers Left Alive tire sa puissance de l’impression qu’il laisse, celle d’une profonde mélancolie pour le genre humain. Certains pourrait crier au cynisme si la proposition n’était pas autant marquée par un amour profond des arts et de la science. Témoins en contrejour de la constante éphémérité du monde, tour à tour blasés et fascinés par la crise que les zombies traversent (sympathique sobriquet dont-ils nous affublent), les deux vampires de Jarmusch sont à la fois charismatiques, ridicules, drôles, caractériels et beaux. Au fond, ils sont humains comme vous et moi.

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1. La Danza de la Realidad – Alejandro Jodorowsky

Les plus optimistes verront dans La Danza de la Realidad la fin d’un cycle entamé avec El Topo en 1970. À 85 ans, Jodo semble vouloir enchaîner les projets, après avoir attendu 23 ans pour tourner ce récit autobiographique relatant une enfance malheureuse au Chili sous le joug d’un père autoritaire (interprété par son fils Bronto). Inventif jusqu’au vertige, ce délire écrit à la première personne par un esprit furieusement souverain nous rappelle le plaisir de s’abandonner dans l’univers d’un artiste de génie. N’ayant que faire de sa réputation de gourou psychédélique, ce dernier prend le temps de ralentir la cadence à certains moments et de nous émouvoir avec une simplicité désarmante. Pour mon argent (et Dieu sait qu’il en question dans ce film), La Danza de la Realidad est mon meilleur film de 2014.

Notre critique du film

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.