Mike Leigh, l’un des plus grands réalisateurs du réalisme social britannique, réalise avec Mr. Turner son second film d’époque après Topsy Turvy présenté à la Mostra en 1999, ainsi que sa cinquième collaboration au cinéma avec l’un de ses nombreux acteurs fétiches : Timothy Spall, qui fût récompensé par le prix du meilleur acteur pour son interprétation du peintre anglais ce printemps à Cannes. Le film repose sur ce grand acteur qui depuis des années illumine l’univers de Mike Leigh. On l’appréciera autant en tant que personnage plutôt burlesque jeune rêveur en voie d’être désillusionné dans Life is sweet, que dans son rôle d’artiste de grand talent dont le numéro est en voie d’être écarté des Mikados dans Topsy Turvy. Malgré le fait qu’il est presque toujours en situation de souffrance dans les films de Leigh, Spall fait toujours figure de bon vivant, approche les défaites avec une résignation candide et parvient toujours à donner le goût de mordre dans la vie à son spectateur.

Bien que fortement valorisé dans tout les films de Leigh, Mr. Turner marque véritablement la consécration de la carrière de Spall et de sa collaboration avec le réalisateur de Secrets and Lies. Le film brosse le portrait des vingt-cinq dernières années du grand maître du 19e siècle, et est ponctué par les différentes rencontres qu’il fera. Notamment celles avec son ancienne amante et mère de ses deux enfants auxquels Turner ne porte aucune attention ou encore avec Benjamin Robert Haydon, un jeune artiste au tempérament très explosif, récalcitrant envers les normes en cours à la Royal Academy of Arts. L’une des rencontres les plus marquantes pour la vie et l’œuvre de Turner sera sa rencontre avec Sophia Booth, sa logeuse à Margate où il y peignit ses plus beaux voiliers à partir de la vue de sa fenêtre.

Ses rencontres « érotiques », elles — que ce soit avec des prostitués ou avec son aide, la nièce de la mère de ses enfants —, le seront dans le sens le plus littéral du terme, c’est-à-dire qu’elles ne font qu’alimenter les désirs d’un Turner pour qui la recherche du plaisir est tournée  uniquement vers lui-même. Non loin du viol, certaines de ses aventures déconcertantes viennent souvent désacraliser le personnage et nous montre son côté (trop) humain. Seule sa relation avec Mme Booth nous semblera douce et pas complètement alimentée par les pulsions obscènes du peintre.

Avec Topsy Turvy, Leigh disait vouloir faire un film sur des artistes qui « souffrent et s’abîment pour faire rire les gens » tandis qu’avec Mr. Turner, il souhaitait s’intéresser à un homme qui savait émouvoir son public au point de lui « faire toucher la profondeur, le sublime, le spirituel, la beauté épique et le drame terrifiant que cela représente de vivre sur notre terre ». Le réalisateur parvient avec une sensibilité hors pair à nous faire sentir la force de ce personnage qui savait créer une beauté qui surpasse l’entendement de l’homme, mais qui pourtant faisait vraiment partie du monde des humains avec ses vices et ses faux pas. Ce portrait du grand poète de la lumière qu’était Turner apporte une profonde réflexion sur le rapport de l’homme à la production et la réception de l’art et du beau. Un film qui nous emmène dans une vivante réflexion sur l’humain et ce sentiment de sublime qui tantôt nous anime tantôt nous détruit.

Commentaires