Le cinéma populaire québécois se retrouve plusieurs fois à devoir ménager deux dimensions distinctes d’une même culture : il doit raccorder la demande basée sur les recettes des blockbusters américains, à la fois prudentes dans leur conception et imprévisibles dans leur résultat au box-office, et en même temps doit réaffirmer son identité en tant que produit culturel québécois pour ne pas juste avoir l’air d’un film d’Hollywood de banlieue, avec les mêmes ingrédients de base sans leur saveur. Cependant, plusieurs scénaristes et réalisateurs semblent avoir trouvé un truc pour rallier les deux bouts, soit une certaine prise de conscience de l’univers qui l’a mis au monde. Ce sont alors des œuvres qui jettent un regard sur le cinéma, sur le star-système, voulant remettre en questions leurs éléments les plus plastiques tout en les utilisant pour divertir. Les Maîtres du suspense désire être cette comédie introspective de l’année, un regard sur l’industrie du roman populaire avec ses vedettes et ceux qui vivent dans l’ombre, ainsi que sur la réalité et la fiction qui parfois s’entrecroisent. Malheureusement, il est impossible d’ignorer les deux propositions, fort similaires, qui sont sorties au courant de l’année : Le Vrai du faux, film franchement désagréable sorti cet été, mais surtout, et c’est lui qui fait particulièrement mal, Série noire. Il n’y a aucun doute que la série de Jean-François Rivard et François Létourneau est la pire chose qui aurait pu arriver aux films d’Émile Gaudreault et de Stéphane Lapointe; non seulement il était le premier des trois à sortir et qu’il allait devenir par défaut le cadre auquel ses successeurs allaient être mesurés, il mit aussi la barre bien haute pour eux. Mais même en ignorant Série noire ou l’échec monumental du Vrai du faux, il faut avouer que Les Maîtres du suspense est un film mièvre, maladroit, et complètement dominé par sa formule.

Le film se dévoile d’ailleurs dans un rythme accéléré, irrégulier, qui affecte l’introduction des personnages et l’organisation de l’intrigue, c’est-à-dire que la composition du scénario est tout sauf organique. Les trois personnages principaux du film, incarnés par Michel Côté, Robin Aubert et Antoine Bertrand, ainsi que les problématiques séparées attachées à chacun d’eux, nous sont présentés en l’espace d’à peine dix minutes, peut-être même cinq, ce qui ne leur laisse aucune place à respirer et à se définir convenablement, et nous laisse peu de temps pour les cerner au-delà de simples clichés. On a le sentiment que le film ne s’est laissé aucune marge de manœuvre quant à la forme de son histoire; il semble à la place se baser sur une grille mathématique dictant la durée de temps hypothétique que devrait prendre chaque étape d’un récit conventionnel avant de supposément ennuyer son spectateur. Et d’une certaine façon, ça fonctionne : le spectateur ne sera pas ennuyé, mais il sera en revanche un peu perdu, incrédule devant les situations et les personnalités qu’on lui montre.

Le scénario guide non seulement le rythme effréné du film, mais aussi les décisions assez étranges de ses personnages. Cela ne veut pas dire que ceux-ci prennent des décisions risibles qui ne font qu’apporter les conditions essentielles pour avancer le récit – à part l’éditeur de la maison de livre qui a des goûts assez durs à suivre –, mais plutôt que les rapports entre les personnages sont discutables et n’ont aucun sens, ce qui se manifeste surtout dans les personnages secondaires féminins qui tombent amoureux des trois hommes à travers aucun mérite de leur part. Le personnage de Michel Côté, Hubert Wolfe, fréquente à un certain point dans le film une actrice française qui joue le rôle du personnage principal de ses livres dans une adaptation cinématographique. Pourquoi? Je n’ai aucune idée, l’explication du film est tellement bâclée qu’elle est incompréhensible. Hubert interrompit le tournage d’une scène par sa faute, elle le détestait, il s’excusa en s’autodénigrant, l’invita alors à souper… et puis c’est fait, ils sont totalement amoureux. On a même droit à un montage tout de suite après! Prenons aussi la relation amoureuse du personnage de Quentin (Antoine Bertrand) : étant devenu le deuxième écrivain fantôme de Wolfe, il remet un brouillon du prochain livre avec aucune scène de sexe, ce qui est pourtant un élément-clé des romans. Alors Dany (Robin Aubert) demande à une amie serveuse d’un bar si elle peut coucher avec lui, elle accepte volontiers, ils font l’amour, elle part pour la Louisiane le lendemain matin, il la suit en parcourant les États-Unis en voiture, ils sont kidnappés, sauvés, et ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps… Pourquoi? Le film ne nous donne aucune raison pourquoi cette relation amoureuse fonctionne, pourquoi leurs sentiments sont réciproques – parce que ce n’est sûrement pas à cause de son physique. Ça ne veut pas dire que ce duo est impossible, seulement donnez-nous une raison valable au lieu de juste se rabattre sur « parce qu’ils s’aiment, bon! » On ne parle même pas de Dany, qui revient avec son ex qui l’a divorcé après qu’il soit révélé comme le véritable auteur des livres d’Hubert, malgré le fait que ça ne règle absolument aucun des problèmes pour lesquels elle l’a quitté auparavant!

C’est là le problème véritable des Maîtres du suspense : c’est un film paresseux, surtout dans sa proposition de comédie satirique sur l’industrie du divertissement québécois. D’habitude, lorsqu’on parle d’une satire, il y a une certaine part de méchanceté, de ruse, de caractère coup-de-poing à travers l’humour. Si une parodie rit de quelque chose avec amour, une satire se veut aussi une critique du sujet en mettant ses contradictions et ses hypocrisies à fleur de peau, et il ne doit pas avoir peur d’être cruel envers ses personnages. Prenons le premier épisode de Série noire comme point de comparaison : juste dans la première heure, les personnages principaux de la série sont descendus par la critique, rejetés par les deux femmes auxquels ils sont amoureux – allant même jusqu’à ce qu’une ait une aventure lesbienne, se font casser la gueule par un type avec des nunchakus, et le pire de tout, se font commander une deuxième saison pour une série télévisée qu’ils détestent profondément. Série noire n’a pas peur d’humilier ses propres personnages pour montrer leur pathétisme de leur situation et en extraire leur humour. Les Maîtres du suspense n’a aucunement le courage de placer ses trois personnages dans ces situations gênantes, embarrassantes et désavantageuses, et on a qu’à regarder les scènes où Hubert et Dany se battent ensemble, des scènes tellement faibles entre les personnages qu’ils auraient pu avoir un combat de tapes et ça aurait été la même chose – peut-être même mieux parce que ça aurait ajouté une dose de ridicule.

Les Maîtres du suspense veut être perçu comme une comédie intelligente sur l’industrie du divertissement, mais sans vouloir mettre la main à la pâte, ou bouleverser son modèle cinématographique ou sa propre cible. C’est une œuvre qui déconcerte par son étrange paresse, tant dans son scénario bâclé que dans son humour sans mordant. Il est peut-être difficile, pour le public autant que pour les cinéastes, de ne pas devenir apathique devant la culture populaire québécoise qui nous entoure, mais ce n’est pas une raison de se laisser aller dans la facilité.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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