Steve Carell est possiblement l’un des comédiens les plus étonnants des dernières années : toujours convaincant dans les comédies, il possède également un talent indéniable pour les drames; talent qui, quoi qu’on en dise, n’est pas donné à tous. Ce n’est pas aussi facile que de jouer à pile ou face et ce n’est certes pas parce qu’un comédien ne sourit pas et qu’il tâche de maintenir une moue pathétique que l’effet dramatique opère, exposant ainsi toute la gamme de son talent… n’est-ce pas, Adam Sandler ? Quoiqu’il en soit, la force de Foxcatcher repose sur Steve Carell. Ou plutôt, la force, l’énergie, la fougue reviennent à Channing Tatum, qu’on aura rarement vu aussi à l’aise, en contrôle et bien dirigé. Carell, lui, personnifie le malaise. Mais un malaise qu’on savoure malgré nous; imprévisible et ambivalent.

Peut-être certains se rappelleront le scandale qui, en 1996, avait éclaboussé le richissime héritier John Du Pont. Celui-ci avait froidement abattu son ami Dave Schultz, ancien champion olympique de lutte, qui habitait sur son vaste domaine. Cet événement sert surtout de prétexte à explorer l’intimité d’un homme tantôt vulnérable et attachant, tantôt instable et méprisant. Grâce aux vidéos d’archives et aux témoignages recueillis, le réalisateur Bennett Miller parvient à mettre en scène de manière convaincante les événements qui ont mené jusqu’à ce moment tragique. Tatum interprète Mark, le frère de Dave (Mark Ruffalo), tous deux médaillés d’or aux Jeux olympiques de 1984. La gloire de Mark n’est plus ce qu’elle était; alors lorsqu’il se fait recruter par M. Du Pont (Carell), qui le prend sous son aile – le millionnaire est, entre autres, un ornithologue accompli – l’athlète se sent enfin apprécié. Il croit en la mission que lui confie Du Pont. Et surtout, il ne veut pas décevoir. Les deux hommes développent une relation ambiguë, faite de fierté, de respect et d’amitié d’un côté, mais également de doute, de domination et de désenchantement de l’autre. Cette ambivalence provoque une puissante instabilité qu’essaiera de calmer Dave, une fois que John le convainc de venir s’installer sur son domaine afin de former une équipe pour les Olympiques.

Le portrait qui est fait du millionnaire taciturne est fascinant. Carell, par sa seule présence – et sa prothèse nasale – parvient à susciter un sentiment mixte, oscillant entre la répulsion et le respect. Homme tourmenté, qui n’a jamais pu faire ce qu’il voulait, il se met en scène afin de projeter une image de patriote. Il s’identifie à ces athlètes avec qui il voudrait être ami, mais avec qui – protocole oblige – il demeure distant et exigeant. Ainsi, le film met en scène avec brio une relation rarement vue au cinéma. Une relation qui devient malsaine, de manière insidieuse. Cette dégringolade s’opère chez Mark, qui atteint un point de rupture dans une scène puissante lors des qualifications pour les jeux de Séoul. L’imprévisible et impassible John n’est jamais bien loin et sitôt qu’on croit saisir sa personnalité et ses intentions, elles nous filent entre les mains et redeviennent nébuleuses. On apprécie Foxcatcher pour sa progression narrative et son rythme précis, qui évoquent un étrange hybride entre Capote (2005) et Moneyball (2011), tous deux réalisés par Miller. Le réalisateur mélange, en quelque sorte, la matière de ces deux films, car au-delà de la quête, du grand projet à accomplir, il explore les zones grises de la psychologie humaine. On savoure les performances d’un trio d’acteurs dont le casting s’avère juste et convaincant. Foxcatcher se révèle un film troublant et enlevant, qui ne tente pas d’apporter des réponses aux actes qui ont été commis, mais qui offre de nombreuses pistes de réflexion autour des notions de choix, de devoir, de respect et de succès.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia

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