Un jeune est suspendu à des briques peintes en rouge se détachant d’un mur blanc, sorte de sculpture dénuée de sens, sinon celui de briser la monotonie justement d’un mur blanc, comme on en voit souvent dans les polyvalentes du Québec. Agrippé tel un alpiniste, il étudie la marche à suivre (!), pose son pied ou sa main sur une saillie, revient en arrière. De quoi le sol est-il fait? De lave, de scies circulaires? Peu importe, les règles de ce jeu improvisé dictent que d’y poser le pied signifie l’échec, la mort. Difficile d’imaginer une métaphore plus parfaite de l’adolescence que de voir ce corps en formation tenter d’atteindre ainsi un objectif hors champ.

Se débattre, chercher à voir au-delà des œillères que l’inexpérience nous impose, voilà ce que le documentariste Jean-François Caissy, originaire du village de Saint-Omer en périphérie de Carleton en Gaspésie, capte avec un contrôle presque intimidant dans La marche à suivre. Un an durant, il a visité l’école secondaire où il étudié vingt ans auparavant, traçant moins le portrait d’un lieu ou d’une époque que celui d’un état, tentant de comprendre, tel un anthropologue tapi dans l’ombre, de quoi est fait époque charnière entre l’enfance et l’âge adulte.

D’ailleurs, une bonne partie du film est consacrée à ceux qui se débattent un peu plus que les autres, les cas problèmes. Les scènes qui en résultent sont filmées comme des interrogatoires de police, laissant l’espace aux accusés de construire leur défense, d’échafauder des alibis impossibles, de confesser parfois, le tout dans une langue se construisant en direct, pleine de grognements, d’hésitations, mais de poésie et d’éloquence également. Entrecoupés d’activités parascolaires, où les jeunes arpentent les sentiers qui entourent la polyvalente en quatre-roues ou en voiture, ces morceaux subjuguent et font partie des plus beaux moments de cinéma de l’année au Québec.

L’histoire veut que Michael Haneke hésitât à enclencher Amour après avoir eu vent d’un film aux thématiques similaires, soit La belle visite, que Caissy réalisa avant La marche à suivre. Ses films ont cet impressionnant pouvoir de résonance, laissant une grande impression sur ceux qui les ont vus. D’un matériau brut, il parvient toujours à extirper quelques vérités sur notre condition humaine et à nous laisser l’espace nécessaire pour les comprendre et les assimiler.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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