Birdman est un film glorieusement adolescent. À la mesure de cette citation, collée au miroir de la loge de son héros Riggan Thomson (Michael Keaton), « A thing is a thing, not what it’s said of that thing (une chose est une chose, non pas ce qui est dit de cette chose) », est demandé d’emblée au spectateur d’effectuer un travail de considération ontologique. N’allez pas chercher de midi à quatorze heures. Ici, le cérébral est délaissé au profit des couilles, celles jadis en or de cet acteur déchu, ex-vedette d’une série de films de superhéros éponyme, tentant un retour côté cour/jardin en jouant dans une adaptation sur Broadway (qu’il met en scène) de What We Talk About When We Talk About Love de Raymond Carver. Viscéral, fébrile, vulgaire et puéril, le film se patine de ces qualificatifs couche par couche, révélant par le fait même l’envers d’un décor et ce qui doit être perdu au change lorsqu’il est question de transcendance et d’atteinte de la vérité.

Troquant le ton sentencieux auquel il nous a habitués – le convertissant, l’adaptant peut-être – contre un dégourdissement et une grammaire clinquante au possible (le métrage entretient l’illusion durant ses 119 minutes qu’il n’est composé que d’un seul plan continu), Alejandro González Iñárritu tente du mieux qu’il peut de se délester des tares qui circonscrivent son cinéma. Se dissociant ainsi de son œuvre, rejet prenant la forme d’une boutade jazzée, le cinéaste se permet de régler quelques comptes, tout d’abord avec le film de superhéros (varlopé de long en large), ensuite avec la critique d’art (ridiculisée), finalement avec les artistes eux-mêmes, ces derniers tout autant méprisables que le reste, mais néanmoins poignants de par leur vulnérabilité. Teinté d’un cynisme parfois réducteur, le film se rachète en jouant la carte de la désinvolture. Si tout le monde et son voisin écope avec aussi peu de retenue, la charge perd de sa violence. Même qu’il n’est pas difficile d’y voir une célébration de ce merveilleux foutoir qu’est l’univers de la création artistique. Qui aime bien châtie bien.

Le désir de Thomson de créer un objet important trahit bien sûr un narcissisme qui l’a graduellement aliéné de sa fille et assistance Sam (Emma Stone) et de son ex-femme Sylvia (Amy Ryan). Naïf de sa dégueulasserie, obnubilé par cette idée de pertinence, de grandeur, en est fait un personnage fascinant, tragique, autodestructeur.

Refusant les temps mort, rythmé de solos de batterie impétueux, Birdman le suit de très près, tandis qu’il se voit aux prises avec les aléas d’une existence censément régie par un Dieu moqueur, se tenant en apesanteur quelque part au-dessus du théâtre où la pièce répétée, puis jouée, contre toute espérance, devient un succès à la fois populaire et critique. Les situations absurdes (ramenées au concept de karma) sont au final calculées, prétextes à des scènes dans lesquelles le cinéaste se vautre sans complexe, pour le plaisir, ce qui est assez jouissif en soi. Celle magnifique où Thomson, hébété, déambulant en slip dans les rues bondées de New York, sorte de cauchemar éveillé représentant son rapport tordu au monde alors qu’il se livre à lui presque nu, en sacrifice, fait à elle seule la démonstration d’une construction savante et inventive.

C’est au bout de ce chemin de croix sans entracte, ou à travers, que l’homme vieillissant décèlera son salut, et ce malgré une finale quelque peu forcée, Iñárritu ne pouvant s’empêcher ça et là des touches d’un réalisme magique émergeant possiblement de l’esprit surstimulé de Thomson. L’un des rares films de mémoire récente à questionner les présents codes du cinéma populaire américain, faisant d’eux une matière où est puisé un commentaire sur notre propre infantilisme en tant que public, Birdman entretient une relation complexe avec son sujet, mais ne s’en cache pas. Venant d’un cinéaste de la trempe d’Iñárritu, cette vulnérabilité et cette franchise sont accueillies avec bonheur.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.