Les compétitions internationales ne commençant que le samedi, on a eu le temps d’affronter le début de l’hiver et les films d’ouverture le jeudi soir avant de continuer vendredi par quelques restaurants, un hommage à Norman McLaren, et une performance filmique et musicale orchestrée par John Blouin. Le tout était accompagné d’une classe de maître de Theodore Ushev au cours de laquelle plusieurs inédits, qui risquent forts de le rester, furent montrés. Comme quoi, les absents ont toujours tort et, quand un festival a lieu, quitte à braver toutes les poutines et quelques centimètres de neige, il faut venir ! En somme, nos 24 dernières heures furent plus que bien remplies, et si vous n’y étiez pas les vôtres l’ont forcément moins été.

Le film qui a retenu notre attention lors de l’ouverture est celui de Signe Baumane, pour ses qualités autant que pour ses défauts et qu’on pourrait ériger en cas d’école du film pour lequel des discussions plus approfondies avec un producteur auraient pu être bénéfiques. Rocks in my pocket était certainement l’un des longs métrages les plus attendus dans le milieu de l’animation indépendante, la cinéaste ayant l’habitude de publier photos et commentaires sur l’avancée de son travail sur un blog et sur les réseaux sociaux depuis bientôt 4 ans. De surcroit, elle a réussi une très belle campagne de financement via Kickstarter, ce qui est à la fois excellent, mais dangereux. Excellent car elle a pu terminer son film sans faire de concession, mais dangereux car une fois encore elle se prive de retours sur son travail.

Loin des grands studios, du côté de New-York, le film a été conçu avec une équipe restreinte au maximum afin de conserver une liberté de ton et un style graphique unique, qui ne repose pas sur la fluidité mais sur la simplicité et le décalage. Décalage de l’image et du son par rapport à une narration à la première personne puisque l’animation amène des visions quasi surréalistes sur une voix-off plus posée qui parcourt le film. Ce ne sont pas les images qui construisent le récit mais la voix, les premières passant au second plan car Signe Baumane ne cherche pas le rendu le plus réaliste possible mais la manière la plus habile de faire entrer le spectateur dans son cerveau et son existence hantée par les suicides et les maladies mentales des membres de sa famille. Décalage aussi par rapport à ce qu’on peut voir traditionnellement puisque les techniques utilisées sont multiples, du dessin animé au volume, avec des aplats de couleurs plutôt que des nuances et un mouvement minimal mais efficace. L’animation était effectivement nécessaire pour ce type d’objet cinématographique puisque la cinéaste n’illustre pas un propos ancré dans le réel, elle le complète par une forme d’onirisme morbide que le cinéma live aurait eu du mal à approcher.

Il en résulte un film à destination des adultes comme on en voit trop peu, sans concession sur le thème abordé, à la fois sérieux mais jamais dénué d’humour. Déjà récompensé à Karlovy Vary et à Poznan, on avait d’autant plus hâte de le voir que les premiers retours furent positifs. C’était donc une belle manière de commencer ces 13emes Sommets. Mais si dans l’ensemble Rocks in my pocket tient la route, il aurait pu être bien meilleur encore et il est difficile de ne pas émettre quelques réserves. La plus importante concerne cette voix qui (sur)plombe le film. Baumane semble incapable de faire des pauses, de s’arrêter de parler pendant plus de 3 secondes, de souffler et son histoire défile ainsi sans s’arrêter. On peut aisément comparer la voix-off à la lecture d’un texte, mais tout texte nécessite des temps morts et des moments de réflexion. Ce n’est pas rare qu’en lisant un livre, on lève la tête pour penser à autre chose, ne serait-ce que quelques secondes. Ainsi, demander une heure et demie d’attention intensive à un public, autour d’une histoire qui entremêle une quinzaine de personnages et une famille sur trois générations, avec de surcroit une mise en images qui apporte au texte une perspective toute autre, c’est un défi impossible. Au bout d’un moment, on finit soit par se concentrer sur l’histoire et oublier de regarder ce qui défile à l’écran, soit par se focaliser sur l’animation en perdant quelque peu le fil du récit. Au final, on sort avec l’impression d’avoir survécu à une explosion de couleurs, de micromouvements, de sons, de voix sans avoir pu saisir intégralement le film.

Une fois encore, on peut imaginer qu’un producteur aurait su canaliser toute l’énergie créatrice de la cinéaste pour lui montrer que son film risque d’apparaitre comme bancal. Lorsqu’on raconte une histoire personnelle, qui ne fait pas que toucher son auteur mais qui a des airs de thérapie, il est d’autant plus important de prendre conscience qu’un film ce n’est pas juste un flux de pensée assimilable naturellement par tout un chacun. Au final, on se demande si un livre illustré ou un roman graphique n’auraient pas pu davantage convenir pour pouvoir soi-même faire les pauses qu’elle nous interdit et observer plus intensément la progression d’un récit, beau et complexe, mais dont elle semble refuser qu’on s’empare.

Nicolas Thys