Pour un visiteur se rendant pour la première fois à Québec à l’occasion des 13eme Sommets de l’animation qui se tiennent entre la capitale provinciale et Montréal, il est difficile en apercevant le Saint-Laurent du haut des remparts de ne pas songer à Frédéric Back, décédé voilà 11 mois maintenant, et à son dernier court-métrage Le Fleuve aux grandes eaux réalisé en 1994. Les pensées voguent entre ce large fleuve immuable, les usines qui expulsent leur fumée non loin et le devenir incertain d’une faune et d’une flore mirifique. On s’interroge sur ce qu’il en est 20 ans plus tard. Le film se terminait sur une note d’espoir dans un monde qui semblait désespéré et on se dit que l’animation est tout sauf inutile car elle participe activement au souvenir, reste dans les mémoires et sa poésie se propage plus aisément que tout autre médium. Finalement nul autre qu’elle n’aurait pu en 24 minutes à peine, et grâce à un travail prodigieux sur le mouvement et les métamorphoses, rendre l’eau à la fois si vivante et morte, et faire de cette route vers l’océan un hymne à la gloire du Canada autant qu’un tombeau pour les générations futures. Maintenant que Back est parti, que la pollution perdure, que son œuvre est fixée pour l’éternité, il est plus que nécessaire de la faire vivre, de montrer ses films, de ne pas les oublier.

C’est au même moment, par ailleurs, que se tient au Musée de la civilisation une très belle exposition sur le cinéma d’animation coordonnée par l’ONF/NFB. On y croise Frédéric Back, produit par Radio-Canada, parmi de nombreux cinéastes de l’ONF/NFB mis en avant comme Co Hoedeman ou Patrick Bouchard mais, et c’est ce qui est passionnant, plus que les réalisateurs ce sont les spécificités de l’animation qui sont abordées. L’ONF a toujours été un réservoir d’artistes autant qu’un laboratoire d’expérimentations formelles et ceux qui y sont passés ont su développer des talents particuliers. Après un bref aperçu historique, avec quelques fétiches incontournables en vitrine et diverses machines très bien présentées, différents thèmes sont abordés tels que le rapport au son et à la musique, les diverses techniques d’imagerie et quelques genres fétiches comme le comique. Les films illustrent largement l’exposition pendant que certaines salles se présentent comme un dispositif de visionnage étonnant comme celle où un même film est projeté sur 4 murs, donnant l’impression d’être submergés par l’image d’œuvres souvent abstraites (Tower Bauher de Theodore Ushev, Mamori de Karl Lemieux…) autant que par les sons.

Et au milieu de ce parcours, on rencontre Théodore Ushev dans une sorte d’aquarium ouvert. L’auteur de Gloria Victoria termine une résidence d’une dizaine de jours qui prend des allures de performance et pendant laquelle il efface, toutes les heures, des morceaux de pellicules de films emblématiques de Norman McLaren sur une table comme celle qu’utilisait l’animateur originaire d’Écosse. On fête cette année son 100eme anniversaire mais également les 75 ans de l’ONF/NFB (même si la section animation n’a que 72 ans). Ce double anniversaire est d’autant plus intéressant pour l’acte de création qui se déroule sous nos yeux, qui pourra en déconcerter certains mais dont l’intérêt est énorme.

D’une part, c’est une manière de faire entrer McLaren au musée, où il n’est que rarement présenté, tout en l’en faisant sortir aussi vite pour le garder en vie. D’autre part, comme le disait Ushev lui-même, détruire dans un endroit qui est censé préserver, c’est une manière différente d’utiliser le lieu muséal. Il en fait quelque chose d’autre qu’un mouroir pour œuvres achevées et éteintes. Détruire McLaren donc c’est le considérer comme étant toujours vivant et le faire sortir des institutions où il repose en paix. Donc même ainsi, c’est veiller à ce que son œuvre perdure. La destruction est enfin une manière symbolique de dire au monde de l’animation que malgré le lourd héritage laissé par l’un des plus importants créateurs du siècle dernier, il est possible de s’en écarter pour entamer une ère nouvelle sur laquelle son regard ne sera pas souverain. André Martin fût le premier à utiliser l’expression « Nouvelle vague » appliquée au cinéma dans les Cahiers du cinéma en janvier 1958. C’était pour parler de cinéma d’animation et de Blinkity blank de Norman McLaren. Alors que le cinéma français d’auteur, aujourd’hui encore, peine à trouver une voie différente et n’a pas coupé totalement le cordon ombilical avec cette génération momifiée, les animateurs qui ont donc été les premiers visés par cette vague nouvelle le peuvent et le font. Détruire McLaren c’est donc aussi la possibilité de le dépasser et d’emprunter de nouveaux chemins.

La destruction n’est pas l’oubli. L’oubli c’est la mort, c’est le fait de passer à côté d’une œuvre en la regardant à peine comme si elle faisait juste partie du paysage ou qu’elle pouvait commencer à devenir en premier lieu un produit économique. La destruction symbolique, quant à elle, crée le débat, amène un public nouveau et débouche sur une pratique artistique nouvelle. Elle amène des ruines, des chutes de pellicules vierges ou presque, sur lesquelles on pourrait potentiellement rebâtir quelque chose de neuf avec en arrière plan, comme un palimpseste, un héritage qu’on garde en mémoire mais dont on peut enfin se détacher.

Maintenant, entre Le Clap et le Musée, les Sommets commencent enfin avec des œuvres nouvelles en compétition et plusieurs rétrospectives.

Nicolas Thys