Mystérieux, envoûtant et satyrique ; le dernier film de Cronenberg trace une sorte de pont avec Crash (1996), sans pour autant être aussi délicieusement décadent. On y ressent parfois le même malaise, et la trame sonore d’Howard Shore – collaborateur de longue date du réalisateur – assombrit certaines scènes légères en apparence. Dès le superbe générique d’ouverture, l’envoûtement opère. Le rythme est généralement bien équilibré et l’histoire se précise en même temps que les personnages, au point où le spectateur réalise, sans trop de surprise, que tout est relié. L’éventail des personnalités-types présenté dans le film est fascinant et trace un portrait sans pitié d’Hollywood. La famille Weiss, au cœur de l’intrigue, a apparemment tout pour être heureuse : un père et une mère qui ont réussi dans la vie et Benjie, leur fils, qui connaît beaucoup de succès grâce à une franchise de films où il tient la vedette. Mais ce dernier sort de désintox et on apprend que la singulière jeune femme qui arrive à Hollywood dans le but d’y trouver du travail est en fait sa sœur, qui porte les marques d’un incendie dont elle a été victime (et bourreau). Instable et impassible, elle parvient tout de même à se faire engager comme assistante personnelle de Havana (Julianne Moore), star vieillissante prête à tout pour jouer le rôle de sa défunte mère dans un remake. À de nombreuses reprises, Benjie et Havana conversent avec des personnes décédées, et ces visions ponctuelles troublent leur comportement et accentue leur déchéance. Nous ne sommes pas pour autant dans Le sixième sens, et ces fantômes récurrents servent surtout à faire ressurgir la culpabilité ou à miner la confiance des protagonistes. Malheureusement, ces scènes sont parfois mal intégrées et ne servent que de prétexte pour montrer, sans trop de subtilité, les tourments qui habitent les stars.

Ce qu’on nous présente, donc, ce sont des personnages tourmentés, dont les aspirations sont meurtries par le poids du passé. L’enfant prodigue (Mia Wasikowska) est la solution et le problème tout à la fois, sorte de catalyseur dont les intentions demeurent, pour un moment, obscures. L’actrice se révèle d’ailleurs un choix judicieux pour ce rôle. Même si le scénario souffre de lacunes et d’un manque de finesse qui nuisent à la progression narrative et au suspense, l’atmosphère générale est soigneusement étoffée et évite – parfois de justesse – de sombrer dans la facilité. On pense à Mulholland Dr. (2001) dès les premières images du film. Les personnages présentés sont fort justes et même s’ils évoluent en société, ils sont fondamentalement égoïstes. Leur vie tourne autour de leur carrière. Lauréate de la palme de la meilleure actrice, Julianne Moore brille dans le rôle d’une « star » détestable, opportuniste et superficielle, prise avec ses propres démons. Le film joue aussi sur la thématique des contrastes, avec, au premier plan, le feu et l’eau. Au milieu, dans toute sa tiédeur, trône Robert Pattinson en bel opportuniste qui, jadis impassiblement confiné au siège arrière d’une limousine dans Cosmopolis, passe désormais au siège avant. Ainsi, si on comprend tout à fait ce qu’a voulu montrer Cronenberg, et surtout ce qu’il a voulu nous faire ressentir en grattant le vernis rouge, poli et lustré qui recouvre Tinseltown, il emprunte par moments une voie douteuse pour y parvenir. Nous ne croyons cependant pas que les meilleures années du réalisateur canadien soient derrière lui, comme certains ont pu notamment l’affirmer à propos d’Atom Egoyan, après la sortie du décevant The Captive. Avec Maps to the Stars, on retrouve certes des éléments qui rappellent les meilleures œuvres du réalisateur. Celui-ci parvient à se renouveler, ce qui est tout à son honneur, mais l’envoûtement qu’il s’efforce de maintenir jusqu’à l’hécatombe finale s’avère occasionnellement boiteux. Nous irons quand même voir, avec plaisir, ce que le réalisateur nous réserve pour la suite.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia

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