Pourquoi attendre dix ans… lorsqu’on peut faire languir le double? C’est la justification d’un gag en entame de Dumber and Dumber To et la réponse des frères Farrelly à la question qui brule les lèvres des amateurs du premier film mettant en vedette Harry et Lloyd : pourquoi avoir attendu jusqu’en 2014 pour revenir à leurs extravagances dont la charge conductrice commune équivaut à celle d’une pomme de terre? Quand les rides de Jim Carrey témoignent à elles seules du gouffre séparant l’époque dorée de Peter et Bobby (disons de 1994 à 2000) et celle qui a vu passer Judd Apatow ainsi que la trilogie Hangover, le malaise peut s’apparenter à celui d’avoir à se retaper en boucle le coup de la tarte à la crème en pleine figure. Ligoté sur une chaise. Pendant des heures. Entreprise désespérée que cette suite? Moyen pas trop compliqué de renflouer les coffres d’artistes en mal de tunes? À voir l’énergie investie autant par la distribution que par les cinéastes, doutons-en. Périlleuse, à tout le moins. Là-dessus, tous peuvent s’entendre.

Nécessitant la transplantation d’un rein, et donc d’un donneur compatible, Harry (Jeff Daniels, à la folie intarissable) part avec son vieil ami Lloyd (Jim Carrey, en forme) à la recherche de sa fille biologique dont il ignorait jusqu’à tout récemment l’existence. Leur long périple les amènera à El Paso, Texas, où la jeune Penny (Rachel Melvin, tout à fait pétillante) doit donner une conférence sur les travaux de son papa adoptif, scientifique important. La femme de ce dernier, poupée acariâtre flanquée d’acolytes jumeaux, se lance à la poursuite de la cloche et de l’idiot, chargés également de ramener à la conférencière un paquet contenant une invention du paternel valant supposément des millions de dollars. Entrecoupez toute cette intrigue de flatulences et de simagrées aux 30 secondes.

À l’aune d’une comédie américaine irrévérencieuse qu’en surface, aux relents platement puritains et dont la créativité s’est vite essoufflée (Judd Apatow n’a rien fait d’exceptionnel depuis 2007 et 21 & 22 Jump Street, les rejetons du genre bromance, bien que marrants, ne sont que des véhicules référentiels creux), il est plaisant de retrouver l’anarchisme naïf et de bon cœur des frères Farrelly. Malgré la poussière dans les plis.

Toujours sensibles à la poésie d’un gag bien construit, les cinéastes sa vautrent sans gêne dans un burlesque quelque peu anachronique, à la fois rattrapé et magnifié par les bouilles sympathiques et attachantes des deux protagonistes. Évident comme le nez au milieu du visage (relatif lorsqu’il est question de Carrey), les références au premier film abondent, et font mouche lorsqu’elles parviennent à le transcender en déjouant la bête redite. Il est difficile d’un autre côté de ne pas regretter un scénario calqué en grande partie sur la même structure narrative du road movie, chère aux réalisateurs il est vrai (les géniaux Kingpin et Me Myself and Irene), mais rendue fade à force, excluant une entorse absolument hilarante dans la première demi-heure.

Filmée platement – les Farrelly ont commencé comme scénariste pour Seinfeld et n’avaient aucune connaissance cinématographique la veille du premier jour de tournage de Dumb and Dumber –, cette suite aurait tout de même bénéficié d’un peu de resserrement au niveau du scénario et d’attention au montage. Les personnages secondaires sont dessinés sommairement, souvent des calques, tandis que plusieurs blagues tombent à plat. Était-ce vraiment nécessaire d’avoir six personnes au scénario?

N’ayant pas les capacités cognitives de tirer des leçons de leurs mésaventures, Harry et Lloyd sont des figures atemporelles – v. les Trois Stooges, dont ils sont les descendants directs –; il est donc étonnant d’avoir attendu aussi longtemps avant de les revoir sur le grand écran, excluant bien sûr un prequel datant de 2003 auquel ni les frères Farrelly, ni Jim Carrey ou Jeff Daniels n’ont participé. Reste qu’il est réconfortant d’apprendre que le temps peut faire bien des dommages, mais qu’il ne peut effacer la bêtise humaine, dans la mesure où, devant une existence absurde dont le sens nous échappe, une bonne joke de pet reste encore un moyen efficace de changer le mal de place.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.