Si la religion n’est jamais vraiment abordée dans leurs films, on peut quand même dire que les frères Dardenne sont certainement parmi les plus chrétiens des cinéastes. L’entièreté de leur œuvre se penche sur la question de l’amour (Kjerlighed) et du désespoir (Fortvilve) tel que les représente le philosophe Søren Kierkegaard. Le Kjerlighed, c’est un amour qui n’est pas dirigé vers soi comme l’amour érotique (Elskov) mais vers l’autre, un « grand amour » qui surpassera à la fois l’éros et l’éthique; il représente la foi chrétienne, mais aussi celle du philosophe Gilles Deleuze qui disait que nous avons besoin de « croire en ce monde-ci ». C’est plus précisément cette vision de la foi qu’auront les frères Dardenne dans leurs films.

L’amour kierkegaardien sera la charité dont aura besoin, mais refusera Rosetta, celle qu’Igor dans La promesse cherchera à comprendre, celle que Lorna cherchera à atteindre pour se racheter du meurtre de Lodi, et surtout dans Le fils, celle dont Olivier aura besoin pour obtenir, tel Abraham, le titre de « père de la foi ».

Quant au désespoir, il n’est pas nouveau depuis le cinéma d’après guerre, mais les deux frères auront su le réinventer et lui conférer une puissance inégalée depuis le néo-réalisme italien. Le désespoir de Kierkegaard, c’est en fait le doute, Fortvilve signifiant littéralement « se retrouver devant le doute ». Chez le philosophe danois, c’est en désespérant qu’on parvient à réaffirmer sa foi, position que les frères Dardenne ont très bien montrée dans leurs films qui, au final, réaffirment toujours une certaine foi en l’humanité par un désespoir qui provoque toujours un renouvellement de la foi, même si celui-ci doit passer par la folie comme dans Le silence de Lorna.

Dans Deux jours, une nuit, avec une Marion Cotillard plus que convaincante dans le rôle de Sandra, une employée d’usine de panneaux solaires en voie d’être congédiée si elle ne parvient pas à convaincre ses collègues de travail de renoncer à leurs primes pour que son employeur ait les moyens de garder ses dix-sept employés, les frères Dardenne réussissent encore à se renouveler tout en évoluant dans les mêmes thématiques. Cette fois-ci, c’est le personnage principal qui est contraint de demander la charité et cela le mettra dans un profond embarras. Sandra devra faire fi de son amour propre pour aller demander, telle une mendiante, à chacun de ses collègues de renoncer à 1000 euros pour elle. Elle devra, pour commencer, se convaincre qu’elle les vaut, ces 16 000 euros, et cela n’est pas gagné.

Il s’agit moins ici de vouloir croire au monde, mais de chercher à croire en soi comme une personne faisant légitimement partie du monde. Nos cinéastes belges préférés optent toujours pour la même formule (pourquoi changer une combinaison gagnante?) en caméra à l’épaule, tout en sobriété et sans chercher à promulguer de message, mais cherchent peut-être et toujours à propager chez les moins « idiots* » d’entre nous, pour reprendre le terme de Deleuze, un certain éloge de l’amour et de la foi en notre monde.

*« Nous avons besoin d’une éthique ou d’une foi, ce qui fait rire les idiots; ce n’est pas un besoin de croire à autre chose, mais un besoin de croire à ce monde-ci, dont les idiots font partie ». Gilles Deleuze, L’Image-temps. Cinéma 2, 1985, p. 225.