Au début du mois de juin 2013, la documentariste Laura Poitras se retrouve assise dans la chambre d’un hôtel de Hong-Kong devant un jeune homme au regard brillant, mais trouble, ancien administrateur systèmes pour la National Security Agency (NSA). Avec eux, Glenn Greenwald, avocat de formation et chroniqueur au The Guardian. À peine quelques minutes après s’être rencontrés pour la première fois (des courriels cryptés firent office de présentations), la caméra de Poitras capte le visage d’Edward Snowden, 29 ans, qui deviendra dans les jours qui suivront l’un des plus importants whistleblower de la dernière décennie en révélant que la NSA enregistre chaque jour, à l’aide d’un vaste système de surveillance, des milliers, voire des millions, de courriels, textos, conversations téléphoniques et transactions bancaires de citoyens américains ou étrangers.

Dévoilant d’emblée son identité, voulant montrer au monde qu’il ne faut pas craindre ceux qui nous gouvernent, Snowden se retrouvera rapidement dans l’œil d’une tempête médiatique qui engendrera de nombreux débats à savoir s’il doit être considéré comme un héros ou un traitre. L’Américain Daniel Ellsberg, qui dévoila en 1971 à la population américaine les Pentagon Papers au sujet de l’implication politique des États-Unis au Viêt Nam, affirmera que « Snowden en a fait plus pour le premier et le quatrième amendement de notre Constitution que quiconque que je connais. » De son côté, l’ancien sous-directeur de la CIA Michael Morell qualifiera cette histoire de « la plus sérieuse compromission d’informations classifiées dans l’histoire de la communauté du renseignement des États-Unis. » Et la sempiternelle question posée par les paranoïaques de se poindre le bout du nez : « Qui peut surveiller les surveillants? »

Cette paranoïa bien nourrie, en action, trace en direct des rigoles dans l’esprit turbomoteur de Snowden, questionnant dans l’hôtel où il se terre chaque coup de téléphone impromptu de la réception, chaque « exercice de feu », bref, chaque événement autrement anodin pouvant être le travail d’un gouvernement tentaculaire, dont les agents les plus habiles sont tapis dans l’ombre, derrière un écran d’ordinateur sans doute. Avec humour, un intervenant lancera qu’on se croirait dans un roman distordu de John le Carré, mais voilà tout le nerf (littéralement) de la guerre : les règles de celle-ci échappent complètement au citoyen lambda, bien sûr incompétent à moins d’avoir étudié 15 ans au MIT. Résultat : nous sommes impuissants, victimes conscientes d’être regardées, ou plutôt d’être une cible potentielle. Ce système panoptique est érigé dans sa forme la plus perverse, dissimulé derrière une série infinie de 0 et de 1 indéchiffrables.

Il faudrait être rudement inapte pour ne pas rendre tout ceci fascinant, malgré le relatif statisme des images enregistrées. Première réussite de Poitras, ne pas faire de Snowden (à sa propre demande) le symbole christique de cette lutte pour la vérité; du jeune homme au final nous ne saurons que peu de choses. L’important ici, c’est l’information, pure. S’épancher sur la forme de Citizenfour équivaudrait à complimenter la calligraphie de Thomas Jefferson sur la Déclaration d’indépendance : c’est propre, habile et lisible, la forme rendant humblement service au fond. S’il y avait eu un plan-séquence de quinze minutes planté en plein de mieux du film, ce critique aurait été trop stupéfait par ce qu’il entendait pour le remarquer.

Écrite et filmée au présent, cette histoire en dit beaucoup sur les nouvelles formes de gouvernance des populations. En tant que document introductif à cette saga qui ne fait que commencer, Citizenfour devient un objet nécessaire, à mettre devant celles et ceux se targuant d’être de véritables citoyens actifs, à l’image de Snowden.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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