We Come As Friends | Hubert Sauper | Autriche/France | 106 min

Double Play : James Benning & Richard Linklater | Gabe Klinger | États-Unis | 70 min

Maïdan | Sergei Loznitsa | Pays-Bas/Ukraine | 133 min

Iron Ministry | J.P. Sniadecki | Chine/États-Unis | 82 min

Actress | Robert Greene | États-Unis | 87 min

We Come As Friends | Hubert Sauper | Autriche/France | 106 min

We Come As Friends nous amène au Soudan au moment de sa scission. Au nord, le gouvernement et la population du Soudan sont musulmans sympathisants du Djihad et amis avec la Chine, qui exploite son pétrole; au sud, la population est chrétienne et alliée avec les États-Unis. Le président sud-soudanais porte d’ailleurs toujours un chapeau de cowboy que lui a offert George Bush — quelle chance! Le cinéaste Hubert Sauper a participé à la conception d’un avion léger lui permettant de voyager un peu partout dans ses deux pays en tentant de dresser un portrait démontrant la très grande complexité de la situation de ce territoire aux prises avec de multiples problèmes sociaux et économiques graves. Il est allé interroger de multiples personnalités du milieu pour avoir leurs points de vue sur la situation politique, sociale et économique de ce pays en pleine tentative de résolution de crise.

Hubert Sauper retrace l’histoire de la colonisation africaine en commençant par le récit de ses rois et reines occidentaux qui sont venus et ont commencé à faire des lignes sur la carte pour créer des frontières et imposer aux peuples de nouvelles valeurs et de nouveaux dirigeants qui allaient finir par s’opposer et créer la violence. Venait ensuite la soi-disant « décolonisation » qui au final n’allait rien changer. On voit très bien encore aujourd’hui dans les deux Soudan que parcourt le cinéaste en interrogeant la population qui ne voit plus le bout de sa souffrance et les investisseurs étrangers qui essaient de se convaincre qu’ils « s’en mettent plein les poches » en aidant véritablement ces pays. Sans oublier les missionnaires texans qui propagent la bonne nouvelle avec leur bible fonctionnant à l’énergie solaire et viennent habiller les petits tout nus du Sud-Soudan. Ces derniers se retrouvent ensuite dans des écoles chrétiennes dans lesquels les professeurs battent les écoliers qui viennent vêtus d’habits traditionnels ou nus plutôt que de porter leurs uniformes acculturants probablement financés gracieusement par nos imbéciles heureux du Texas.

La question qui revient souvent dans le film interroge les individus à savoir de quelle planète ils viennent. Force est effectivement d’admettre qu’ils ne viennent pas tous du même monde ; il y a celui des Occidentaux, celui des Chinois et puis la planète Afrique, disputée par les deux impérialismes chargés d’une mission « humanitaire », on ne peut plus cruelle et déshumanisante, qui devrait en principe (parce qu’en pratique c’est une tout autre histoire) soulever l’indignation.

Fort heureusement, le cinéaste n’arrive, et ne cherche pas non plus à réunifier l’humanité, mais parvient tout de même à nous exposer — avec une dextérité fine — la complexité de la situation soudanaise aux prises avec différentes instances fortement ancrées dans leurs positions et incompatibles l’une, l’autre. Il parvient aussi à nous montrer un peuple soudanais qui, malgré son faible taux d’éducation, est loin d’être stupide, car il réussit souvent à avoir une vision claire et concise des différentes problématiques — desquels il reçoit les effets en pleine gueule, et ce, quotidiennement — et est capable de voir l’impact de l’obstination de leurs « amis » qui cherchent à les « aider ». Sauper livre un superbe documentaire sans prétention ni condescendance et très respectueux de son sujet. Un film qui devait être fait et qui maintenant doit être vu! **** (Olivier Bélanger)

Double Play : James Benning & Richard Linklater | Gabe Klinger | États-Unis | 70 min

James Benning entretient une grande relation d’amitié avec Richard Linklater depuis ce moment en 1989 où ce dernier l’invita à Austin pour présenter ses films. Si de prime abord ces deux cinéastes ne semblent pas avoir beaucoup de points en commun — Benning est un cinéaste expérimental alors que Linklater œuvre dans un milieu bien plus commercial — beaucoup de choses les rapprochent, à commencer par leur mépris des formes narratives classiques du cinéma hollywoodien (et ensuite le baseball). Un élément qui nous frappera aussi sera de réaliser à quel point leurs conceptions du temps et de la durée au cinéma sont similaires et leur sont très importantes. Qu’on le veuille ou non, les deux cinéastes font un cinéma qui cherche généralement à contempler une image qui dure et qui fait réfléchir sur le temps qui passe et la vieillesse. C’est un peu la posture que prendra le réalisateur de Double Play en filmant quelques scènes de silences et de solitudes.

Gabe Klinger filme en retrait ses deux protagonistes et les observe raconter leurs histoires et leurs opinions sur la vie, le cinéma (tant le sien que celui de l’autre), le temps qui passe. Il est fascinant d’entendre Linklater parler de sa cinéphilie et de la philosophie derrière Boyhood et de connaître le parcours artistique de Benning. S’ils ne viennent pas du tout du même milieu et ont certaines positions différentes, ils finiront toujours par se rejoindre dans leurs idées, très peu de dissensions existent entre les deux hommes. Si leur amitié ne semble pas être abordée verbalement dans le film, Double Play reste tout de même une belle manifestation de celle-ci et fera certainement des jaloux. **** (Olivier Bélanger)

Maïdan | Sergei Loznitsa | Pays-Bas/Ukraine | 133 min

Maïdan ne raconte pas l’histoire des premiers manifestants à s’installer sur la place du même nom pour protester contre les politiques de l’ex-président ukrainien, Viktor Ianoukovytch, en novembre 2013.

Pas plus qu’il ne raconte l’histoire de l’animateur de foule, des victimes des affrontements avec la police qui auront lieu en janvier et en février, des cuisinières chargées de nourrir ces dizaines de milliers de personnes, et encore moins l’histoire des politiques impliqués dans la crise.

Non, Maïdan raconte plutôt l’histoire d’une masse, d’une Ukraine toute entière qui n’est pas personnifiée autrement que par le nombre. Dès les premières images, des centaines de visages occupent l’écran, scandant l’hymne national, tête nue. C’est cette foule en mouvement que l’on retrouvera tout au long du film, anonyme et résolue.

Sergei Loznitsa choisit de contempler la place Maïdan, de la montrer avec des plans fixes de plusieurs minutes à la fois, nous forçant à vivre au rythme des manifestants. Cette capture de moments disparates du quotidien – incursion dans les cuisines, chant improvisé, lectures publiques, heure du coucher – s’apparente à un essai photo sur la révolution ukrainienne, seulement gâchée ici ou là par une épaule de passage.

Le rythme s’accélère imperceptiblement à la moitié du documentaire, qui marque le début de la violence entre policiers et opposants au régime. C’est là qu’on constate l’ampleur du conflit, à compter les projectiles, à voir les briques arrachées au pavé, à entendre les explosions, à s’imaginer la fournaise à quelques mètres du brasier qui
longe les barricades.

Le nombre d’écrans (appareils photo, cellulaires) filmés dans Maïdan est impressionnant : conscients de l’enjeu, nombreux sont ceux qui en conserveront un cliché. Pourtant, les images véhiculées plus tard par les grands médias n’auront jamais la profondeur de celles de Loznitsa, qui s’offre le luxe de la lenteur (le film fait 2h10). Le téléjournal ne diffusera jamais la litanie funéraire en hommage à deux victimes d’assauts contre la police. Et pourtant, ces images lentes, tout ce qu’il y a de plus solennelles, incarnent autant sinon plus l’esprit de la foule que tous les topos alarmistes du monde. *** 1/2 (Nora T. Lamontagne)

Iron Ministry | J.P. Sniadecki | Chine/États-Unis | 82 min

Voilà maintenant sept ans que J.P. Sniadecki nous partage sa fascination pour la Chine. En 2007, il allait filmer sur une plage au bord du fleuve Songhua, une source importante d’eau qui avait fait l’objet de controverses l’année d’avant dû à son niveau de pollution, en 2008 il nous amenait sur un chantier de démolition et nous présentait ses ouvriers. En 2010, Foreign Parts le fera découvrir à un large public. Coréalisé avec Véréna Paravel qui allait plus tard cosigner Leviathan, ce sera son seul film tourné en dehors de la Chine à ce jour. En 2012 il faisait Peoples Park où, en un long plan-séquence de 78 min, il nous faisait découvrir la couleur d’un lieu populaire à Chengdu au Sichuan, puis en 2013 son film Yumen nous faisait découvrir la région du même nom avec ses ruines et ses fantômes.

Cette année, J.P. Sniadecki revient à Montréal pour une deuxième édition des RIDM consécutive nous présenter son dernier film: Iron Ministry, filmé de 2010 à 2013 au cours d’une multitude de voyages en train. Son film, mêlant imageries et montage quasi abstraits de machineries, observations de gens au travail ou au repos, discussions politiques avec les passagers et quelques contemplations de paysages, fait une belle synthèse de l’expérience de ses aventures ferroviaires chinoises. Le pays étant dans une période phare de son développement, beaucoup d’accent est mis pour actualiser son réseau de chemins de fer, puisque la demande ne cesse de croître. Sniadecki observe ses changements notamment en commençant par nous montrer les lignes les plus vétustes où il voyage dans de vieux trains bondés de gens pour finir dans les réseaux plus modernes et rapides où seule une classe plus aisée peut avoir accès au service et son confort — symbole de l’écart grandissant entre les riches et les pauvres en Chine comme partout ailleurs. Captivant du début à la fin, Iron Ministry s’impose comme un autre essentiel de la filmographie du jeune documentariste. **** (Olivier Bélanger)

Actress | Robert Greene | États-Unis | 87 min

C’est après avoir emménagé l’un à côté de l’autre à Beacon, NY que Brandy Burre et Robert Greene se sont rencontrés et sont devenus de très bons amis. L’actrice, surtout connue pour son seul rôle non théâtral — dans la magnifique série télé The Wire où elle interprétait la directrice de campagne de Carcetti dans les saisons trois et quatre — et le documentariste auteur de Fake it so Hard et de Kati with an i ont alors décidés de faire un film sur la réflexion de Brandy par rapport à son avenir, à savoir si elle souhaite retourner à sa vie d’actrice qu’elle a mise de côté pour fonder une famille en banlieue.

Peu de temps après que Greene ait commencé à filmer, la vie de Burre s’effondre. Elle décide de se séparer de son conjoint après avoir rencontré quelqu’un d’autre et commence à avoir des doutes par rapport à sa carrière et sa possibilité de parvenir à la conjuguer à son devoir de mère de famille si elle parvenait à trouver un rôle.

Presque entièrement filmé sur le vif, Actress prend souvent des allures de mélodrame de fiction dû en grande partie à la façon particulière dont il a été filmé. Tout en parvenant à être très présent dans l’intimité de son sujet sans toutefois nous donner le sentiment d’inconfort que l’on peut avoir lorsqu’un cinéaste est trop invasif, Greene parvient avec brio à brosser un portrait très sensible de l’humaine derrière l’actrice. Le spectateur fait un bon bout de chemin avec Brandy et comme elle, peut avoir l’occasion de faire le point sur sa vie. Le cinéaste tient ici une belle leçon sur le cinéma qui n’est pas nécessairement que spectacle, mais aussi contemplation — de soi et de l’autre. Ici, Burre est une sorte d’Ingrid Bergman et Greene, un Rossellini de banlieue américaine et les deux nous font faire un voyage très touchant dans le quotidien de l’actrice. À la fin, on a qu’une envie : déménager à Beacon pour tenter d’entrer dans le cercle d’ami de Brandy et Robert.  ****