Réalité | Quentin Dupieux | France/Belgique | 87 min

Spartacus et Cassandre | Ioanis Nuguet | France | 81 min

Seth’s Dominion | Luc Chamberland | Québec |42 min

Mange tes morts | Jean-Charles Hue | France | 94 min

Tokyo Tribe | Sion Sino | Japon | 116 min

Gurov et Anna | Rafaël Ouellet | Québec/Canada | 106 min

White Shadow | Noaz Deshe | Italie | 115 min

Journey to the West (Xi You) | Tsai Ming-liang | Taïwan/France | 56 min

A Street in Palermo | Emma Dante | Italie | 91 min

A Fuller Life | Samantha Fuller | États-Unis | 80 min

Incompresa | Asia Argento | Italie/France | 103 min

Electro Chaabi | Hind Meddeb | Égypte/France | 77 min

Fires on the Plain | Shinya Tsukamoto | Japon | 87 min

Still the Water | Naomi Kawase | Japon/France/Espagne | 119 min

The Tale of Princess Kaguya | Isao Takahata | Japon | 137 min

Adieu au langage 3D | Jean-Luc Godard | France | 70 min

Force majeure | Ruben Östlund | Suède/Danemark/France/Norvège | 118 min

La Sapienza | Eugène Green | France/Italie | 107 min

Réalité | Quentin Dupieux | France/Belgique | 87 min

Réalité, cinquième long-métrage de Quentin Dupieux, alias Mr. Oizo, sera présenté cette semaine au Festival du Nouveau Cinéma et le réalisateur promet d’être présent à la projection. Un retour pour le maître de la musique électronique et du film absurde qui était venu présenter son hilarant Wrong Cops l’an passé à l’Impérial, mais cette fois-ci il sera accompagné d’Alain Chabat, acteur principal du film, et offrira en plus un concert à la SAT le vendredi 10 octobre.

Une jeune fille nommée Reality observe son père tuer, puis vider un sanglier. Elle aperçoit une vidéocassette bleue à travers les entrailles de l’animal et la récupère. Elle cherchera tout au long du film à découvrir ce que contient la mystérieuse cassette. Jason (Alain Chabat), caméraman télé, présente à son ancien patron, le producteur Bob Marshall (Jonathan Lambert), le projet d’un film qui s’appellerait Waves, à propos de téléviseurs qui se révolteraient contre la population et la feraient mourir dans la souffrance. Marshall — qui produit entre temps ce qui semble être le film du récit de Reality — est séduit par le pitch de Jason, mais demande à ce que le gémissement des gens en train de se faire assassiner par les ondes des téléviseurs dans son film lui valent un Oscar. Jason aura donc 48 heures pour trouver ce gémissement, ce qui le rendra fou.

Notons aussi la présence dans le film de John Heder (Napoléon Dynamite) qui interprète un animateur d’émission télé culinaire déguisé en rat qui souffre d’un eczéma intense, mais inexistant et de Eric Wareheim (Tim and Eric) qui après Wrong Cops revient chez Dupieux — en travestit — et nous amène faire un tour dans un Jeep de l’armée pour aller cueillir des fleurs.

Ce film, dans lequel se mêlent rêve(s), fiction(s) et réalité(s) promet de donner des maux de tête à celui qui se risquera à chercher la logique derrière l’entremêlement des récits et le dédoublement des personnages. Dupieux se moquerait probablement de tous ceux qui chercheraient à intellectualiser sa démarche, mais il n’en reste que la construction du récit est très bien pensée pour que le film soit captivant du début à la fin. Si le film n’offre pas plus — ou encore moins — de « raisons » à ces évènements que dans ces films précédents, il n’en sera que plus satisfaisant pour les fans qui auront d’ailleurs l’occasion de découvrir différents clins d’œils à l’univers de cet artiste hors norme qui parvient à exceller dans tout ce qu’il touche.

Le film est soutenu, non pas d’une trame sonore de son alter ego Mr. Oizo, mais d’extraits de la pièce Music With Changing Parts de Philip Glass, une sorte de pièce étourdissante et ultra-répétitive à la manière d’un gamelan électronique qui appuie très bien l’état d’esprit des personnages du film. Réalité se présente d’une certaine façon comme une crise d’eczéma psychologique pour son spectateur bousculé par une suite d’évènements plus absurdes les uns que les autres. S’il ne fait pas éclater de rire à toutes les trente secondes comme son film précédent Wrong Cops, Réalité laissera toutefois un énorme sourire se dessiner dans le visage de son public — s’il se veut assez ouvert d’esprit — tout au long de ce film qui s’avère être une expérience à ne pas manquer de cette édition du Festival du Nouveau Cinéma. **** (Olivier Bélanger)

Spartacus et Cassandre | Ioanis Nuguet | France | 81 min

Spartacus et Cassandre sont deux jeunes roumains vivants dans une installation rom près de St-Denis en France dans laquelle est monté un chapiteau où Camille, une femme de 21 ans, y organise des activités pour les jeunes habitant le camp. La mère des deux protagonistes ayant des troubles de santé mentale et leur père étant un alcoolique violent, Camille les prendra sous son aile et deviendra légalement responsable des deux enfants, au grand désarroi de leur père. Celui-ci voudrait les amener en Espagne dans l’espoir un peu niais d’y trouver un logement et du travail plus facilement qu’en France. N’ayant plus la charge des enfants, il serait par contre immédiatement arrêté et emprisonné s’il tentait de les amener.

Le film raconte l’effort et le courage dont doivent faire preuve Cassandre et Spartacus pour à la fois s’intégrer en France et accepter de vivre une vie meilleure, tout en abandonnant leurs parents qui semblent avoir davantage besoin de leurs enfants que ceux-ci de leurs géniteurs. Le récit est monté avec une relative sobriété qui lui confère parfois une allure de documentaire, parfois de vidéoclip avec plusieurs jeux de caméra dont l’emprunt à Terrence Malick est trop gros pour ne pas être intentionnel. Il en résulte un film lumineux et touchant qui fort heureusement ne cherche aucunement à s’offrir comme une fable misérabiliste. Le jeune Spartacus y est d’ailleurs fabuleux. *** (Olivier Bélanger)

Seth’s Dominion | Luc Chamberland | Québec |42 min

Premier long métrage réalisé par l’animateur montréalais Luc Chamberland, Seth’s Dominion est un documentaire sur la vie du bédéiste canadien de renommée internationale Gregory Gallant, mieux connu sous le nom de Seth — une identité nouvelle qu’il s’est inventée. Au départ, on commence par faire semblant d’être quelqu’un d’autre, mais on finit par le devenir, nous dira-t-il. Seth nous présente sa sympathique compagne de vie et nous fait visiter Dominion, la ville miniature qu’il est en train de fabriquer dans son sous-sol. On parcourt surtout, à travers plusieurs magnifiques très courts métrages d’animation créés à partir de dessins publiés ou inédits de l’auteur, des moments issus de la mémoire et l’imagination de Seth qui témoignent de l’anxiété d’être pris dans le présent lorsque notre passé se désagrège derrière nous.

Un court film fabuleux sur ce grand bédéiste à la personnalité éclatante qui plaira certainement à ses fans et qui donnera pour sûr aux non-initiés l’envie urgente de se procurer certaines de ces œuvres (j’ai pour ma part longtemps résisté à vouloir entrer dans le monde de la BD, mais ce film est venu à bout de mon entêtement à ne pas vouloir m’ouvrir à cet art). À voir! **** (Olivier Bélanger)

Mange tes morts | Jean-Charles Hue | France | 94 min

Pris entre son cousin qui tente de le convertir au catholicisme et ses deux demi-frères qui donnent dans la criminalité — au début du film, son plus grand frère, Fred, sort de 15 ans de prison pour avoir accidentellement tué un policier —, Jason Dorkel, 18 ans, est contraint à faire des choix par rapport à l’orientation que prendra sa vie. Ces choix, il ne les fera pas vraiment, il restera dans la contemplation et se laissera traîner par le fil des évènements. Filmé in situ dans une communauté de Yéniches semi-nomades et interprété par les gens de la place, le film de Jean-Charles Hue (La BM du Seigneur) est la première grande surprise du FNC. Un western moderne et existentialiste qui se présente par ailleurs quasiment comme un document ethnographique sur cette communauté peu connue.

Lorsque son grand frère cherche un moyen de « se refaire », Jason se rappelle qu’il détient une information concernant un camion rempli de ferraille de cuivre qu’ils pourraient aller voler tous ensemble. Même son cousin se joindra de la partie pour tenter de garder Jason hors de danger, car il s’est donné pour mission d’être son ange gardien. Fred est un personnage totalement atypique qui semble vouloir s’autoproclamer le gardien de son village. Avant d’être emprisonné, il s’affairait à voler des camions remplis de bouffe pour nourrir sa communauté, mais quinze ans plus tard, les choses ont bien changé, notamment grâce à l’arrivé du catholicisme dans le village et la baisse de la misère (les gens n’ont plus nécessairement besoin de voler pour se nourrir), mais Fred refusera ce changement de paradigme et souhaitera revenir à l’époque où c’était lui le « chasseur », c’est-à-dire le sauveur fût entre-temps remplacé par Jésus Christ.

Hue nous amène ici dans un univers situé à des années-lumière d’un cinéma français qui base généralement la plupart de ses récits dans Paris et nous offre une œuvre extrêmement excitante et rafraîchissante qui rappelle que tout n’a pas déjà été fait au cinéma et qu’il y a aussi, des histoires à raconter et de la matière à explorer en dehors des grands centres et leurs banlieues — ce que peu de cinéastes français, mis à part Hue et Dumont, semblent réaliser. **** (Olivier Bélanger)

Tokyo Tribe | Sion Sino | Japon | 116 min

Il est toujours difficile de parler d’un film ancré solidement dans une culture  étrangère à la nôtre, au risque de passer pour un parfait ignorant. Le mélange entre films de gangsters et anime, raconté par un chœur rappeur à la tragédie grecque, pourrait en déconcerter plusieurs tout en plaisant à un public déjà converti. Ainsi, ma stratégie ne sera pas de comparer Tokyo Tribe aux films pour adolescents japonais que j’ignore, mais plutôt aux jeux vidéo étranges de la région qui pourraient aussi être interprétés comme de grands témoignages de l’identité de cette jeunesse ou de la capitale, des œuvres comme The World Ends with You, Jet Set Radio, No More Heroes ou la série Yakuza. Et dans ce plan, on doit avouer que Tokyo Tribe ne livre pas vraiment la marchandise. Voilà un film qui est la fois trop bizarre et pas assez, un univers tellement exagéré de bout en bout que l’image d’un type qui vole 50 mètres dans les airs après un coup de pied finit par ne plus avoir d’effet sur le spectateur. Les scènes les plus simplistes de combat sans musique deviennent les plus efficaces – de plus que l’image d’un tank qui drift sur une image pourtant très calme de l’intersection mythique de Shibuya, un moment qui, contrairement au reste du film, joue sur une convention calme et un élément absurde. Sinon, on se trouve avec un récit un peu amnésique, calqué sur un scénario de Final Fantasy écrit à la hâte, et une morale qui colle mal à la mission et au public cible du film. Il y a quelques moments ridicules qui méritent mention, et le film est très loin d’une mauvaise expérience. Seulement, il est dur de savoir si on rit avec Tokyo Tribe, ou si on rit de lui. ** (Vincent Émond)

Gurov et Anna | Rafaël Ouellet | Québec/Canada | 106 min

Sixième film de Rafaël Ouellet, Gurov & Anna se montre comme une véritable cassure du reste de l’œuvre du réalisateur. En effet, le cinéaste originaire de Dégelis tronque les paysages ruraux de ses films précédents pour le décor du Plateau montréalais, délaissant du même coup la tâche de scénariste pour la première fois. Il y a d’autres différences, bien sûr, cependant ces changements ne sont en aucun cas positifs. Car Gurov & Anna est sûrement le pire film de Rafaël Ouellet, lointain ne n’importe quelle qualité ou sincérité que l’on pouvait trouver dans des films comme Derrière moi ou bien Camion. Le long métrage se concentre donc sur la relation interdite entre un professeur de littérature d’université (Andreas Apergis) et son étudiante (Sophie Desmarais). Un scénario qu’on pourrait dire avoir déjà entendu quelque part, mais… en fait, c’est ça, il n’y a pas de « mais ». C’est un récit aride traité de façon clichée, à moins que vous souleviez les parallèles que le film veut entretenir avec La dame au petit chien d’Anton Tchekov, mais ce lien ne fait que souligner la pauvreté du film, qui doit désespérément se tenir à la cheville d’une œuvre beaucoup plus complète et réussie qu’elle.

Mais bon, pour être honnête, l’histoire clichée n’est pas du tout le problème qui coule Gurov & Anna. Le problème, c’est que le film aborde les émotions de ses personnages dans la superficialité tout en ignorant complètement les possibilités d’un langage cinématographique. On voit des images léchées aux fortes couleurs, mais tout ce qui relèverait de la psychologie des personnages est communiqué d’une façon stérile, trop écrite, désincarnée. Les mots et les images sont isolés, n’atteignant jamais un tout, ce qui fait que les sentiments qu’on devrait sentir pour une telle histoire déchirante, ou même pour des personnages qui auraient des conversations sincères et crédibles, sont inexistants. On commence alors à s’ennuyer. On ne s’ennuie pas parce qu’il « ne se passe rien », mais bien parce que rien de ce qui se passe ne nous interpelle. Gurov & Anna est un pur film de scénariste dans le coma, un piètre exemple des capacités de ses artisans au profit de l’immobilité. Que l’on retient ceci : j’ai vu Sophie Desmarais nue et en train de baiser trois ou quatre fois dans le film, et je m’en suis complètement foutu. ** (Vincent Émond)

White Shadow | Noaz Deshe | Italie | 115 min

Alias est un jeune albinos qui vit dans un petit village tanzanien avec sa mère et son père, de cernier lui aussi affecté d’albinisme. Dans leur entourage, de nombreux médecins-sorciers sont prêts à payer une fortune pour obtenir les organes d’une personne étant atteinte de cette pathologie. C’est ainsi qu’en préparant le souper pour sa famille, le père d’Alias sera sauvagement assassiné par un gang. Sa mère, accablée et ayant peur qu’il arrive la même chose à son fils, l’envoie chez son oncle, Kosmos, qui vit près de la ville. Alias sera alors contraint de travailler pour lui et tombera amoureux de sa cousine. Il se liera aussi d’amitié avec un jeune qui habite une maison à proximité où sont réfugiés plusieurs albinos. Malgré sa trame sonore envahissante, White Shadow parvient à nous faire entrer dans un univers peu orthodoxe qui fascine et effraie, mais on ne note aucun élément cinématographique nouveau et le film tombe souvent dans les clichés d’un cinéma qui veut dépeindre la misère. **1/2 (Olivier Bélanger)

Journey to the West (Xi You) | Tsai Ming-liang | Taïwan/France | 56 min

Le plus absurde n’est pas qu’un moine puisse prendre quinze minutes pour descendre (en priant) un escalier, mais d’espérer qu’un cinéaste ne prenne pas ce même temps pour nous le montrer. Il serait ici question d’intégralité si la marche avait un point de départ et une destination, mais Tsai Ming-liang se garde bien de clore son court film, sinon en ruban de Möbius. Il est essentiellement question de révolution, d’éternels recommencements, mais d’évolution aussi, alors qu’un personnage dont on a vu que le visage ravagé (par la tristesse?) en gros plan (Denis Lavant) finira par joindre l’homme pieux, dédoublant ainsi la singularité aux yeux des autres passants.

Justement ces passants. Alors qu’ils vaquent à leurs occupations dans  les rues de Marseille, seul le moine apparaît réellement investi d’une mission, enlignant les interminables enjambées  Les réactions que provoque sa simple présence chez eux font sourire, particulièrement celles des enfants. Le reste du temps, l’immobilisme des magnifiques plans d’ensemble permet à l’œil de se promener selon une logique automatique et abstraite. Une expérimentation qu’il fera bon de revisiter dans quelques mois. **** (Jason Béliveau)

A Street in Palermo | Emma Dante | Italie | 91 min

Une étroite rue. Deux femmes au volant, dont l’une au bord de la crise de nerfs, se toisent avec défi. Qui cèdera son chemin à l’autre? Autour de cette impasse, les familles, conjoints et toute une communauté s’enflamme, une frange panique, une autre cogite à trouver un moyen de rentabiliser cet affrontement au point mort. Emma Dante réalise, scénarise et joue dans ce film aux airs de comédie loufoque, mais elle aime et respecte trop ses personnages pour les empêtrer dans une gadoue absurde. Bien sûr, la situation l’est, mais l’on y croit autant qu’eux – du moins en tant qu’allégorie sur les dangers que provoque de l’orgueil –, curieux de découvrir le dénouement de la situation. Par contre, les caractères ne sont pas assez bien définis ni assez profonds pour rendre comestible une finale quelque peu grandiloquente, cherchant une larme qui n’avait été préparée à priori.  *** (Jason Béliveau)


A Fuller Life | Samantha Fuller | États-Unis | 80 min

La fille du grand Samuel Fuller se colle à la tâche de réaliser un documentaire à sa mémoire, et bien que le résultat enchante, nous aurions aimé en savoir un peu plus sur cet homme plus grand que nature, particulièrement sur sa carrière de cinéaste. Les ambitions esthétiques sont, au mieux, télévisuelles, mais cela n’a que bien peu d’importance lorsque autant de passion et d’amour sont palpables à l’écran.Une grande partie est réservée à ses années de soldat durant la Seconde Guerre mondiale; bien qu’elles soient probablement plus fascinantes que celles qui le verront derrière la caméra, l’impression demeure que tout n’a pas encore été dit. À ce sujet, même Samantha Fuller conseille plutôt l’autobiographie du paternel, A Third Face. *** (Jason Béliveau)

Incompresa | Asia Argento | Italie/France | 103 min

Nouvel effort derrière la caméra de l’actrice et fille du célèbre réalisateur d’horreur italien Dario Argento, Incompresa d’Asia Argento pourrait être montré comme une preuve tangible de l’impact de Xavier Dolan à l’étranger. L’influence de J’ai tué ma mère est très claire, avec un récit semi-autobiographique d’une jeune enfant « incomprise » et délaissée par ses parents excentriques et centrés sur eux-mêmes, sans oublier la réalisation qui joue dans les couleurs et la musique éclatantes, une perception qui se veut ancrée dans la jeunesse. Malheureusement, ce que cette comparaison apporte surtout, c’est la preuve que le jeune réalisateur québécois possède un certain savoir-faire, une conviction par rapport à ses idées et un contrôle artistique méticuleux des sons et des images. Malgré ce que pourraient dire ses détracteurs, réaliser un film à sa manière n’est pas aussi facile que l’on prétend. Incompresa, de son côté, s’avère plutôt un film d’apprentissage pour enfants « rebelle », mais typique, sans ligne directrice, qui flotte entre les deux demeures des parents sans vraiment avancer ou évoluer progressivement. Après un certain moment, le film finit par lancer au mur tout ce qui lui vient en tête, dans l’espoir que quelque chose colle, et qu’on ne se rende pas compte aussi de son manque d’inspiration et d’originalité. C’est un film confus, paumé, sans puissance, et qui finit en cul-de-sac avec une fin abrupte et non conclusive, suivie d’un épilogue qui essaye de faire l’apologie de ce qu’on vient de voir. Dans cette dernière scène, la jeune Aria regarde directement la caméra, et nous dit : « Je veux vous dire que je ne vous ai pas montré tout cela pour faire la victime; j’espère seulement que vous me comprendrez un peu plus. » On te comprend, Aria… ça ne voulait pas dire que tu avais raison de faire tout cela. Désolé. * (Vincent Émond)

Electro Chaabi | Hind Meddeb | Égypte/France | 77 min

Né dans les quartiers pauvres du Caire dans la foulée de la révolution égyptienne du printemps arabe, un nouveau genre musical appelé Mahraganat, ou Electro-Chaabi, est né. Un mélange entre musique arabique et hip-hop moderne, cette musique est utilisée comme porte-voix sans filtre de la jeunesse égyptienne et célébrée dans les fêtes nocturnes. Electro-Chaabi vise donc à introduire le phénomène à l’étranger, et malgré qu’il laisse à désirer, le film réussit à atteindre son but par la seule force de son sujet. Si on juge celui-ci en tant qu’œuvre cinématographique, le côté technique à très petit budget, ou son approche documentaire basée sur le format télévisuel aux entrevues de têtes parlantes est décevant, surtout quand on pense à la proximité et l’avènement des caméras de cellulaire durant le printemps 2012. Et pourtant, l’énergie et la puissance des images de fêtes, ainsi que la musique et le talent impressionnants des artistes, réussissent à compenser n’importe quelle réserve qu’on pouvait avoir. Le film se termine dans l’incertitude de la nouvelle Égypte, avec deux des grandes têtes d’affiche du genre ayant délaissé le public moins nanti pour la célébrité, et les manifestations contre le nouveau régime de Morsi, les artistes maintenant plongés dans le doute. Ce n’est peut-être pas un grand « documentaire » en tant que tel, mais Electro-Chaabi reste un document et un reportage authentique sur un phénomène qui est passé inaperçu de notre côté de l’Atlantique. Si vous avez un quelconque intérêt pour la culture du Moyen-Orient, sur les changements qu’ont apporté les évènements du printemps arabe, ou même sur la musique moderne de contrées lointaines, Electro-Chaabi mérite un coup d’œil. *** (Vincent Émond)

Fires on the Plain | Shinya Tsukamoto | Japon | 87 min

Soyons honnêtes un instant: l’idée d’une adaptation d’un célèbre roman de 1951 sur les expériences traumatisantes d’un soldat japonais perdu sur une île pendant la Deuxième Guerre mondiale, réalisé par le cinéaste qui nous a donné le film culte d’horreur cyberpunk Tetsuo: The Iron Man risque de faire lever des sourcils. Ce n’est pas pour discréditer les œuvres d’horreur partout dans le monde, seulement, est-ce qu’un tel réalisateur est capable de faire un tel film? Pour répondre à la question, nous sommes bien loin des grands films de guerre américains, où se côtoient reconstitutions parfaites et récit patriotique avec tous les coins arrondis, alors les historiens improvisés du dimanche risquent de rejeter ce film du revers de la main. Cependant, si l’on prend ce film pour ce qu’il est et non pour ce qu’il n’est pas, Fires on the Plain réussit à piger dans « l’expertise » de Shinya Tsukamoto, c’est-à-dire dans les effets spéciaux sanglants et l’excès. Les corps pourrissent par dizaines, les gens meurent soudainement à quelques centimètres de nous, le sang et même quelques parties du corps virevoltent en unisson, et honnêtement, ces images frappent peut-être même plus le spectateur que plusieurs autres reconstitutions historiques de la Deuxième Guerre mondiale, car elles ne visent pas nécessairement le réalisme, mais plutôt la brutalité de ces morts violentes. On trouve aussi un certain montage non conventionnel, qui consiste en une quantité abondante de fondus enchaînés qui se suivent l’un après l’autre. Si ce choix trahit le peu de moyens qu’avait la production et pouvait porter à décourager, la fréquence à laquelle les fondus viennent est telle qu’elle fait en sorte qu’on finit par les accepter sans trop de problèmes. On pourrait mentionner d’autres malheureux défauts comme le manque de nuance ou de variété dans l’interprétation de l’acteur principal, mais ces imperfections finissent par se ranger en arrière-plan à l’intensité du désespoir, aux vies de soldats qui, devant un ennemi invisible, finissent par se battre entre eux. Ce n’est peut-être pas la vision de la guerre que les cinéastes et cinéphiles plus calmes souhaiteraient, mais ce n’est pas assez pour ignorer ou dénigrer le caractère singulier de Fires on the Plain. *** (Vincent Émond)

Still the Water | Naomi Kawase | Japon/France/Espagne | 119 min

Un corps est retrouvé au large de l’île d’Amani-Oshima au Japon. Kyoko est une jeune fille fascinée par la nature qui l’entoure, mais qui ne peut comprendre l’éphémère devant la mort prochaine de sa mère. Kaito, son amoureux, vit sa vie isolée des autres, bousculé par le rythme effréné de la société moderne japonaise. Still the Water est un film sur des gens sans cesse confrontés à des forces plus grandes qu’eux, le torrent, la vie, la mort. Un film à la beauté impressionniste naturaliste à couper le souffle, et aux questions bien réelles, surtout pour une jeunesse qui grandit dans un monde qu’elle ne comprend à peine. Un film lent, certes, mais ceci n’est en aucun cas un défaut. Surtout quand on considère que c’est dans les moments plus complexes que le film se perd : les personnages du film, surtout lorsqu’on se rapproche de la conclusion, adorent s’asseoir et nous expliquer des métaphores, faire des liens entre les difficultés des personnages et les phénomènes naturels auxquels nous sommes témoins. Et ce n’est pas que ces métaphores soient stupides ou même forcées, j’irai même jusqu’à dire qu’elles collent très bien aux réflexions qu’on se formait nous-mêmes. Seulement, l’idée d’un film qui sent la nécessité d’arrêter son chemin pour expliquer ses images à l’auditoire est extrêmement triste. Le film sent aussi le besoin de donner une conclusion aux émotions très fortes et aux revirements quant au cadavre retrouvé au début du film, ce qui ne concorde pas non plus avec le rythme et l’atmosphère qu’il entretenait précédemment. Puisque Still the Water est un film qui puise ses forces dans la pure simplicité de ses rapports humains et dans la puissante beauté de ses paysages. Une œuvre qui aurait dû aller plus loin dans cette direction, qui aurait dû pousser sa réflexion dans une complète transcendance sans regarder derrière lui, sans remords. *** (Vincent Émond)

The Tale of Princess Kaguya | Isao Takahata | Japon | 137 min

Ce fut un grand choc dans la communauté cinématographique lorsque la nouvelle de la fermeture des mythiques Studio Ghibli, grand studio essentiel de l’animation japonaise qui a captivé et fait rêvé tant de monde, a été annoncée quelques mois après la retraite de Hayao Miyazaki et la sortie de son dernier film. La fin du tendre géant pourrait être vue comme un autre grand exemple du triste glissement de la culture créative au Japon, qui semble avoir cédé sa place aux simples tendances populaires (un jour, je vais vous parler de la chute de la scène japonaise du jeu vidéo, je vous promets). Mais il faut savoir que The Wind Rises, dernier film de Miyazaki, n’est pas le dernier film des Studio Ghibli, comme certains pouvaient penser; ce coup de grâce a été réservé à The Tale of Princess Kaguya, un autre film testament d’un réalisateur d’animation, cette fois Isao Takahata. Cependant, ce dont le réalisateur de Grave of the Fireflies se souvient, et ce dont nous avons peut-être oublié dans le désespoir, c’est que malgré la mort, la vie mérite toujours d’être vécue, et dans ce sens, The Tale of Princess Kaguya est une magnifique ode à la vie et à la liberté, une réussite incroyable et émouvante qui utilise à merveille le médium du cinéma d’animation. Le style saute bien sûr aux yeux, un dessin basé sur la peinture japonaise à l’aquarelle avec quelques influences de l’œuvre de Frédérick Back. Le mouvement des personnages témoigne aussi d’une grande subtilité et fluidité, et lorsque les animateurs mettent toutes leurs forces et leur savoir-faire dans un moment en particulier, cet instant précis, aussi simple l’action peut être – comme un petit demi-tour du père excité, nous captive. Mais c’est dans la transformation des formes et des personnages, comme la princesse qui grandit d’une rapidité incroyable, ou qui enlève ses vêtements pour se défaire des conventions, ou juste un objet qui se métamorphose en un autre, ces changements si fluides montrent la grande force de l’animation envers les formes traditionnelles du cinéma; l’évolution instantanée, qui n’est pas retenue par aucune convention réaliste et qui saute sans problème entre le rêve et le réel. Des changements d’autant plus cruels lorsqu’ils prennent part à l’irréversibilité de la vie et à la cassure malencontreuse entre l’enfance de Kaguya et son nouveau rôle, loin de ceux auxquels elle s’est liée d’amitié. Il y a tant de choses à dire sur le film de Takahata, le combat perpétuel entre l’évolution que prétend être la société et l’état de nature au sein même de la famille de la princesse, comment le film commente sur les classes sociales dans le dessin des différents personnages aussi grotesques que subtils, ou bien le message féministe qui défonce tous les efforts qu’a mis Pixar dans son autre film de princesse, Brave. Mais en fin de compte, tout ce qu’on a besoin de retenir de The Tale of Princess Kaguya, ce sont ces métamorphoses, ces mouvements qui, à eux seuls, réussissent à éblouir et à émouvoir. Pour la beauté du geste. ***** (Vincent Émond)

Adieu au langage 3D | Jean-Luc Godard | France | 70 min

Il est difficile de critiquer un nouveau film de Jean-Luc Godard en 2014. Ce n’est pas à cause de l’héritage essentiel qu’il a laissé sur tout le cinéma mondial avec son rôle dans la Nouvelle Vague et toutes les autres œuvres importantes qu’il nous a données en cours de route. Non, c’est parce qu’il est difficile d’analyser et de critiquer l’œuvre d’un cinéaste qui, pour citer une célèbre chanson de Claude Léveillée, se « fout du monde entier », plus particulièrement de n’importe quelle convention majeure du cinéma d’aujourd’hui. Continuant le trajet qu’il a entrepris à partir d’Histoire(s) du cinéma, Adieu au langage est un collage de différentes expérimentations, de différents supports, d’acteurs qui incarnent des concepts bruts, poétiques et irrationnels dans leur syntaxe. Mais si Godard pige au hasard dans les images, il ne faut pas oublier que rien n’empêche de faire de même avec ce qu’on lui donne. Alors on retient des images, des figures, des mots qui nous frappent, et on se construit une vision personnelle du film, où le propos est appuyé par des moments déconnectés à première vue. C’est un film qui demande une attention totale; non pas pour déceler une prétendue interprétation « objective » du réalisateur, ce qui serait naïf et franchement aveugle. On devrait plutôt voir cet exercice comme un voyage dans une gigantesque décharge, un endroit où si on n’est pas assez vigilant, on risque de manquer quelque chose qui pourrait nous être très utile pour soi. Ne faites aucune erreur : Adieu au langage est avant toute chose un film à forte teneur politique, un essai qui analyse comme les codes et les conventions du cinéma, le véritable « langage » du titre, est utilisé pour renforcer une hiérarchie du sujet filmé de l’extérieur, dominé, et la bourgeoisie, dominante, qui utilise la culture pour littéralement parler de son trou du cul. Bien sûr, une telle expérimentation va sûrement avoir quelques pépins; même s’il est beaucoup moins inégal que son Film socialisme, le film aurait pu gagner à couper ses cinq dernières minutes, qui ne font que revenir sur une œuvre mentionnée plus tôt dans le film et donnent l’impression que tout a été dit. Il faudrait aussi saluer l’expérimentation de la 3D et de la double caméra, une façon ingénieuse d’utiliser cette nouvelle technique, même si, comment dire… ça fait physiquement mal aux yeux. Non seulement les scènes ont été filmées avec des caméras vidéo avec une 3D de très basse qualité, mais il y a deux moments précis dans le film où une des deux caméras utilisées en même temps décide d’aller voir ailleurs, de se faire contrechamp dans notre même vision. Et on peut encenser cette idée et la célébrer pour sa folie, éventuellement vous devriez prendre des pauses d’au moins trente secondes à chaque dix minutes. Ceux qui demandent une ligne directrice, une feuille de route à chaque film vivront sans doute un visionnement déplaisant, se sentiront négligés ou ridiculisés par une telle approche, mais si vous êtes partant, si vous voulez prendre part à ce véritable jeu de folie lucide, devenant complice au réalisateur, Adieu au langage est un jeu oh si divertissant. *** (Vincent Émond)

Force majeure | Ruben Östlund | Suède/Danemark/France/Norvège | 118 min

Une famille suédoise photogénique arrive dans une luxueuse station de ski, juchée dans les Alpes, afin de profiter de quelques jours de vacances. La montagne est magnifique et la blancheur des images, parfois d’une opacité totale, provoque un contraste marquant qui découpe clairement la silhouette des personnages. Parfois très nets, ceux-ci se perdent par moments dans la densité de la neige qui tombe doucement lors d’une descente en ski. Ces scènes, filmées avec brio, ne sont pas les seules qui soient remarquables. À de nombreuses reprises, des travellings avant ou arrière, d’une lenteur et d’une subtilité troublantes, saisissent les discussions. C’est comme si le spectateur, sur la pointe des pieds, s’avançait ou se retirait sans faire de bruit, évitant de se faire remarquer par les comédiens.

Ruben Östlund, réalisateur et scénariste, ne cesse de jouer avec l’ambivalence des images, tantôt idylliques, tantôt inquiétantes, tout en ponctuant ces dernières du même motif musical, qui rythme tout le film. Les coups de canons dans la neige, les lumières rouges qui clignotent sont également un motif qui ajoute une certaine aura menaçante à la montagne. D’ailleurs, lors d’un dîner sur la terrasse, une avalanche contrôlée est déclenchée, ce qui, d’abord, fascine les touristes attablés. Mais lorsque celle-ci se dirige vers eux, c’est la panique, jusqu’à ce qu’elle se dissolve au dernier moment avant de les atteindre. C’est cet événement, cette tragédie avortée, qui servira de pivot, voire de révélateur. Le couple, qu’on imaginait idéal, montre alors son vrai visage, parsemé de doute et de remises en questions. Entre l’instinct et le devoir, la frontière est parfois bien mince et tout est une question d’équilibre, comme le film se charge de si bien nous le faire sentir. *** 1/2 (Maxime Labrecque)

La Sapienza | Eugène Green | France/Italie | 107 min

Athéiste et matérialiste convaincu, Alexandre Schmid (Fabrizio Rongione), est un architecte de renom. Après s’être fait attribuer un prix prestigieux, il se fait dire par un promoteur que le projet de cité pour lequel il a gagné un concours devra être révisé. On lui demande plus de logements et moins d’espaces verts pour un coût moindre. Il décide alors de prendre une sorte de pause et de se ressourcer en ressortant un de ses vieux projets : une étude sur l’architecte Francesco Borromini. Pour ce faire, il ira étudier ses œuvres en Suisse et en Italie accompagné de sa femme Aliénor (Christelle Prot).

Ils feront la rencontre de deux jeunes, frère et sœur, avec qui ils se lieront d’amitié. Le garçon, Goffredo (Ludovico Succio), aspire à étudier l’architecture alors que la jeune fille, Lavinia (Arianna Nastro), est malade et doit rester chez elle. Aliénor ira la visiter et proposera à Alexandre de continuer son voyage avec Goffredo pour lui donner l’occasion de faire un premier voyage d’études accompagné d’un professionnel. Bien que réticent, Alexandre accepte d’amener le jeune homme avec lui et ils auront ensemble de multiples discussions sur l’architecture, la notion d’espace et l’importance de la lumière. Goffredo représente une école de pensée aux antipodes avec celle d’Alexandre qui lui ne croit en aucunement en l’existence d’une forme mysticisme dans son art, mais il se laissera convertir progressivement et se rendra compte de l’importance et la puissance de la lumière.

Construction narrative tantôt d’une douce simplicité, tantôt d’une complexité qui demande un savoir encyclopédique pour être saisi, oscillant aussi entre le sérieux et l’humour léger, le scénario de La Sapienza frappe malgré tout par son équilibre et sa facilité d’approche. La mise en scène scrupuleusement soignée, rappelant à la fois celle de Bresson et de Rohmer, est appuyée par une image d’une beauté envoûtante en partie grâce aux magnifiques paysages suisses et italiens et à la beauté des constructions de Borromini. **** 1/2 (Olivier Bélanger)

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