Une des dimensions les plus intéressantes exploitées dans Nuit #1 d’Anne Émond, un film imparfait, mais tout de même important de notre cinématographie des dernières années, est le caractère international du malaise de ses personnages. D’un côté, nous avons Catherine de Léan qui incarne une enseignante stagiaire rêveuse qui veut inspirer ses élèves, mais ne peut s’empêcher de tomber dans la déchéance et l’excès, mais nous avons aussi le personnage de Dimitri Storoge, un homme d’origine étrangère, coupé de la culture de son ancien pays et de son nouveau, créatif, mais habité par un grave cynisme et défaitisme qui le paralyse chaque jour. Si cela n’a a priori aucune importance en dehors du cadre psychologique des personnages, l’inclusion de ce deuxième personnage est en fait une ouverture sur le questionnement qui touche toute la jeunesse de notre époque. On aime croire que notre génération grandit et souffre seule à l’intérieur de notre province, mais il s’agit d’un sentiment généralisé qui touche tous les jeunes de la planète en même temps que nous; le sentiment de contestation du printemps érable se trouvant aussi dans les jeunes manifestants des pays arabes et des pays touchés par les mesures d’austérité plus tôt cette année-là, ainsi que la déception envers le retour prononcé du statu quo englobant finalement toute la planète. Nous ne sommes pas seuls dans ce trou, il ne faut pas l’oublier. Cette vision de l’autre a ainsi servi de point de départ pour le film 2 temps 3 mouvements du français Christophe Cousin, qui a tourné au Québec l’histoire d’un jeune immigré déconnecté des gens qui l’entourent, mais qui devient témoin du suicide d’un jeune de son âge sur le toit de sa nouvelle école. C’est une histoire que certains pourraient dire avoir déjà entendue, et pourtant, 2 temps 3 mouvements va plus loin qu’une simple et triste constatation grâce à l’ingéniosité de son regard.

Le film suit donc Victor, français nouvellement arrivé au Canada, étudiant flâneur et blasé. Il est facile de déceler pourquoi cependant, au-delà de la simple explication d’un jeune perdu; celui-ci avait une vie en France, des amis qu’il a dû laisser derrière lui en déménageant de l’autre côté de l’Atlantique, c’est donc normal qu’il voie ce Nouveau Monde comme un « autre » monde, une vie qu’il traite sans importance, car loin de la sienne qu’il poursuivait sans problème. Cela veut aussi dire qu’il est loin de tous les adultes qui l’entourent, surtout sa mère qu’il blâme pour le déménagement et la perte de cette ancienne vie. Ces rapports entre jeunes et adultes renforcent une des thématiques du film, soit le fossé qui existe entre ces deux générations, l’incompréhension qui les isole face aux épreuves de leur existence. Malheureusement, on peut aussi trouver ce certain fossé entre les acteurs, avec les plus âgés qui sont un peu moins bien dirigés et donc plus détachés du récit, par exemple Anne-Marie Cadieux qui, apparaissant dans deux scènes seulement, donne l’impression qu’elle n’a pas vraiment envie d’être ici avec un jeu froid, certes, mais peu fluide entre les répliques. En fait, la meilleure performance adulte vient du directeur de l’école, dont le travail est justement d’être froid et furieux envers Victor, et qui dans son cas, fonctionne très bien. Cependant, il ne faut pas ignorer la performance des jeunes acteurs, le nouveau venu Zacharie Chasseriaud dans le rôle principal, mais aussi Philomène Bilodeau – la fille d’Emmanuel Bilodeau ayant d’ailleurs joué à ses côtés dans Curling et qui… disparaît un peu subitement du film, et Antoine L’Écuyer; des performances excellentes, car entraidées par une grande complicité entre eux, qui sont proches de leur âge, qui se nourrissent et qui gagnent entre elles, et ce, même si le sentiment d’isolement et les secrets les rattraperont tôt ou tard.

2 temps 3 mouvements est donc un film initiatique sur l’adolescence, un film qu’on pourrait très bien mettre à côté de Paranoid Park de Gus Van Sant ou de Belle Épine de Rebecca Zlotowski. Tout à l’air normal, habituel, et pourtant, le film a une carte dans son jeu qui réussit à le démarquer des simples histoires de jeunesses perdues : la curiosité morbide. Lorsque ce jeune homme est tombé du haut du toit de l’école, il portait les écouteurs de son iPod dans ses oreilles. Victor, après être allé retrouver le corps inanimé par terre, décide de lui voler son lecteur MP3. Il ne l’utilise pas nécessairement à ses propres fins; il écoute la musique qui se trouvait dedans, mais au fur et à mesure que le film avance, il devient de plus en plus curieux : qui était ce jeune homme qui s’est jeté en bas du toit de l’école? Qu’aimait-il? À quoi ressemblait sa vie? Maintenant que notre jeunesse vit sa vie à travers les réseaux sociaux, maintenant qu’elle documente elle-même sa propre vie, cette direction s’avère unique et créative, aidant Victor à comprendre cet autre, à le placer en relation avec ses intérêts et ses angoisses, et finissant par se lier d’amitié avec un ami de la victime (incarné par Antoine L’Écuyer), à passer les soirées avec lui en scooter. Encore là, le film ne prend pas une ligne droite pour son récit, et passemente celui des quelques révélations qui montre justement le fossé qui existe aussi entre les jeunes, incapables de s’exprimer. Cependant, ces révélations ne prennent jamais la forme de grands électrochocs envers le film et son public, mais sont en fait des nouvelles informations qui compliquent l’image qu’on s’était donnée de la victime, qui la remettent en question, ainsi que les liens qu’il entretenait envers ses proches. Le film ne choque jamais, il nous montre seulement un accident de voiture au ralenti, un impact se déployant lentement mais sûrement devant nous, impuissants.

2 temps 3 mouvements n’est donc pas seulement un film sur l’apprentissage de soi-même, c’est aussi un film sur l’apprentissage de l’autre, sur comment les questionnements et l’amertume que l’on sent est en fait partagé par beaucoup d’autres, sur la constatation que nous ne sommes pas seuls. Malgré ses quelques malheureux défauts, il est bon d’être confronté à un film québécois réussi construit en dehors des nouvelles formules habituelles qui se sont imposées à l’entour du renouveau du cinéma québécois. Avec son point de vue et ses thèmes ingénieux ainsi que les performances magistrales de ses jeunes acteurs, c’est un effort qui, quoique minime, mérite d’être encouragé.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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