« Est-ce que ça va plaire aux madames de 53 ans? » Lors du dévoilement du gagnant du Prix Collégial du Cinéma Québécois plus tôt cette année, un des conférenciers sur place a apporté cette question fréquemment posée aux cinéastes québécois, un signe du vieillissement de la population qui, inévitablement, déborde sur les choix et intérêts de la société québécoise. Cependant, il ne faut pas ignorer que l’on voit aussi depuis quelques années un virage, ou un nouvel intérêt envers la jeunesse à travers les nouveaux talents, un virage qui devrait se traduire par un renouvellement du public québécois et donc par une rentabilité continue – parce que désolé, mais ces madames ne vont pas rester avec nous pour l’éternité. Cette nouvelle vision peut se traduire en d’excellents témoignages de notre génération, des films comme J’ai tué ma mère, À l’ouest de Pluton, Nuit #1, Tu dors Nicole, Tout est parfait et Jo pour Jonathan pour n’en nommer quelque uns… mais des fois ça ne marche pas. Des fois on se retrouve avec des films comme 1987, un film qui se prétend jeune même si son âme est fermement plantée dans la quarantaine, ou si on a encore moins de chance, on peut se retrouver avec un Chasse au Godard d’Abbittibbi, un film hipster-typique qui s’écroule complètement sous le poids de son message politique très mal réfléchi et même un peu insultant par sa naïveté agressive. Aujourd’hui voit la sortie d’un autre film dans cette longue lignée, Qu’est-ce qu’on fait ici? de Julie Hivon, et, en parallèle au titre du film, ce serait un très bon moment pour se poser une autre question importante : qu’est-ce que la jeunesse? Quels sont ses intérêts, ses rêves, ses peurs? Comment bougent-elle, comment parlent-elle? Qu’attend-elle du monde qui l’entoure? Que veut-elle nous dire? Comment vie-t-elle sa vie et à quoi elle pense? Ce sont d’excellentes questions à se poser soi-même, parce que ce n’est pas comme si Qu’est-ce qu’on fait ici? avait une réponse!

Il faudrait peut-être commencer cette réflexion par admettre la difficulté de s’adresser à un jeune public, surtout lorsque le créateur a une grande différence d’âge avec ceux qu’il essaye de joindre. Ce n’est pas une tâche facile, et pourtant on peut déceler dans les films québécois mentionnés ci-haut une sorte de ligne directrice; en gros, pour intéresser un adolescent, il suffit d’être très honnête avec lui d’une façon qu’il n’avait pas anticipée. On peut montrer sa vie sans filtre et sans prétention dans toute sa banalité, son excentricité ou sa véracité, comme dans À l’ouest de Pluton ou J’ai tué ma mère par exemple, ou on peut cibler ses véritables angoisses, ses questionnements et sa peur du vide et de l’inconnu qui l’attend, un peu comme Tout est parfait ou Nuit #1. Bref, il ne faut pas prendre les adolescents pour des cons, et en échange, les voir pour ce qu’ils sont au lieu de ce qu’on souhaiterait qu’ils soient. Qu’est-ce qu’on fait ici? ignore complètement les leçons que ces films ont apprises et appliquées. À la place, le film prend ses repères scénaristiques des séries télé québécoises pour adolescents, comme Chambre en ville, Watatatow, ou, si vous êtes vraiment chien ou moqueur, Zoumbadouwow Pif Pif.

Le film essaye d’aborder le thème de la mort en bas âge et des questionnements qu’elle apporte aux amis de la victime. La victime, c’est Yan, et ses amis, ce sont Lily (Sophie Desmarais), Simon (Maxime Dumontier), Roxanne (Joëlle Paré-Beaulieu) et Maxime (Charles-Alexandre Dubé). À ce point-là, on ne peut pas vraiment parler d’une histoire ou d’une intrigue, mais plutôt du suivi de l’évolution des quatre personnages à travers leur deuil et leur soudaine quête existentielle et des interactions qu’ils ont avec ceux qui les entourent. Le problème, c’est qu’il n’y a pas une seconde dans tout le film où leurs dialogues et leurs attitudes sont vraisemblables, à tel point que même un jeune de 21 ans peut se trouver complètement paumé par l’image qu’on prétend présenter de lui-même. Les répliques qu’ils se balancent sont courtes, mais elles sont remplies de concepts vagues et inspirants qui les rendent lourdes et aussi fluides dans les conversations qu’un océan de blocs de béton, et à la fois insignifiantes et sans impact. Ce ne sont pas des dialogues qui semblent avoir été écrits par un scénariste ou même un jeune de 20 à 30 ans, mais bien par un intervenant d’école secondaire pour une pièce de théâtre minable contre l’alcoolisme. Il est impossible de suivre le film dans ses réflexions sur la vie et la mort parce que ces réflexions – et les réponses que le film offre – sonnent faux, faciles, sans obstacles, construites dans une réalité qui n’est pas la nôtre. Le tout trempé dans un esthétisme indie télévisuel tellement lumineux qu’on a l’impression que le film est projeté en permanence sur une nappe en plastique.

Peut-être qu’on aurait dû s’attendre à une telle réalisation; certains pourraient même dire que ce style contamine la presque totalité des nouveaux cinéastes indépendants américains de Sundance. Cependant, s’il y a une chose qu’on ne pouvait pas prévoir et qu’on ne peut encore moins pardonner, c’est comment la performance des acteurs se trouve massacrée. Malgré des noms qui incluent deux jeunes ayant déjà fait leurs preuves (Sophie Desmarais, Curling; Maxime Dumontier, Tout est parfait), des  nouveaux venus prometteurs (Charles-Alexandre Dubé, Joëlle Paré-Beaulieu, ainsi qu’un très petit rôle pour Léane Labrèche-D’or) et une véritable vétérane de la culture québécoise (Guylaine Tremblay), Qu’est-ce qu’on fait ici? décide de laisser ceux-ci pour comble dans des personnages clichés et insipides. Leurs personnalités sont tellement transparentes qu’on ne peut s’empêcher de voir des acteurs qui ont appris leur texte une minute à l’avance, et qui font le strict minimum. L’actrice qui souffre le plus de l’écriture vide du film est sans contredit Sophie Desmarais, ayant été donné le personnage de Lily, l’émotionnelle à l’âme innocente du récit qui était aussi l’amoureuse du défunt avant sa mort. Malheureusement, cette émotion a été dirigée sans aucune trace de nuance ou de précision, ce qui fait en sorte que l’actrice est en tout temps partagée entre deux modes distincts: soit elle est une jeune adulte qui parle à des adolescents de 16 ans comme des enfants de 6, soit elle pleure intensément en une seconde, avec plus de similarité avec un personnage qui fait clairement semblant de pleurer qu’avec une personne rongée de peur et de doutes. Elle est une bonne actrice, certes, mais ça ne veut pas dire qu’on peut l’abandonner ainsi sans directives.

Il y a une scène précise au milieu du film qui résume Qu’est-ce qu’on fait ici? à sa plus simple expression : après avoir été engagée par la maison des jeunes, Lily a l’idée de faire une pièce de danse contemporaine avec eux. Elle montre cette idée de danse à ses amis dans un bar, une danse qui se résume à mimer un arbre. C’est alors qu’un autre de ses amis lui demande: « Est-ce que tu te souviens quand tu étais ado? » C’est une excellente question, une question qui pèse sur chacune des scènes du film comme une ombre gigantesque. Qu’est-ce qu’on fait ici? est trop préoccupé par son idéal de la jeunesse pour montrer une vision de cette génération qui est ne serait-ce que légèrement crédible ou utile, un film qui devrait plonger son public cible dans une véritable crise d’identité dans ce faux reflet.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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