Quand on parle du cinéma, de l’œuvre générale de Xavier Dolan, on se classe la plupart du temps dans deux catégories distinctes. Et non, on ne parle pas de camps pro ou anti-Dolan, un débat qui manque de profondeur et qui déborde inévitablement sur le reste de la production québécoise. Non, la question qui divise le public de Xavier Dolan est à savoir quelle est leur période préférée du réalisateur. Est-ce qu’on va vers J’ai tué ma mère et Les Amours imaginaires, deux films jeunes et imparfaits, mais criants de volonté, ou est-ce qu’on est plus du côté de Laurence Anyways et de Tom à la ferme, des films qui témoignent d’une « maturité » du cinéaste même s’ils ne sont pas à l’abri de certains dérapages d’une vision encore un peu juvénile. Là est la vraie question, et c’est une réflexion qui n’a pas de réponse définitive, qui n’a pas nécessairement de mauvaise réponse – quoique j’avoue que ça va me prendre un peu plus d’explications convaincantes pour Les Amours imaginaires, j’en ai bien peur. Moi? Je vais devoir aller contre le mot de mon rédacteur en chef et vous dire que de ses quatre premiers efforts, J’ai tué ma mère est encore le meilleur. Oui, c’est vrai, celui-ci a tous les défauts typiques d’une première œuvre, mais il a surtout toutes les qualités, dont une spontanéité qui pouvait seulement se produire dans un élan de créativité impromptu et sans filtre. On peut très bien reprocher au personnage principal son caractère pompeux, superflu et égocentrique, mais tout ça rajoute à la subjectivité et l’imperfection du témoignage de Dolan, et rapporte à un véritable jugement de spectateur sur les personnages de la mère et du fils; même les craques dans la façade sont intéressantes. C’est une œuvre brute, et quand le réalisateur se rapproche un peu plus d’une vision d’ensemble de la société dans Laurence Anyways… c’est là que les raccourcis de sa pensée devenaient plus durs à avaler. Enfin, pourquoi cette longue introduction? Eh bien parce que depuis longtemps on a attendu une œuvre de Dolan qui pourrait faire le pont entre ces deux époques, un mélange entre tous ses thèmes et procédés techniques, débarrassé de son surplus; un film juste, complet. Et il me fait un grand plaisir – surtout après cet été rigoureux – de vous dire que Mommy, son petit dernier, est ce mélange réussi entre les deux visions, l’aboutissement d’un chemin emprunté il y a déjà cinq ans. Ce n’est peut-être pas une révolution, mais c’est bel et bien le perfectionnement d’une vision artistique.

Mommy fait donc un retour au thème principal de sa première œuvre, soit la relation mère-fils. Cependant si cette relation était a priori basée sur la haine et l’incompréhension, racontée du point de vue du fils, Mommy prend une conception complètement opposée. Ici, on suit d’abord et avant tout la mère, Diane (alias D.I.E.), et la relation d’amour qu’elle entretient avec son fils perturbant Steve; et on parle d’Amour avec un grand A, d’un rapport qui suit un certain modèle de l’histoire d’amour cinématographique, avec ses rapprochements et ses éloignements, sa tendresse entremêlée avec la violence et la tristesse des revers. On va au-delà d’un simple lien familial, avec l’amitié et les décalages habituels. On est plutôt confronté à deux personnages qui s’aiment, mais qui sont limités à comment le communiquer; D.I.E. est une veuve qui vit encore avec une attitude d’adolescente aux jeans serrés, et qui est dépassée par la vie adulte qu’elle doit poursuivre, alors que Steve est un adolescent turbulent au plus haut point, hyperactif, un enfant apeuré, et qui peut seulement montrer son amour pour sa mère à travers le cabotinage et la colère qui l’habite, le lien le rattachant à sa mère débouchant plus d’une fois dans la violence lorsqu’elle essaye de le discipliner comme une adulte. On retrouve donc aussi le thème central de toute la cinématographie de Xavier Dolan, soit un amour impossible, un amour entre deux personnes qui vont dans deux directions opposées, qui ne peut être communiqué proprement, ou qui devient dommageable pour chacun d’eux. À cette petite famille, il faut aussi intégrer le personnage de Kyla, enseignante en sabbatique refermée sur elle, en tel manque de liens avec les autres qu’elle ne peut plus communiquer ou s’exprimer clairement. Ensemble, ces trois personnages donnent sur un autre thème important du film, soit que Mommy est à propos de gens qui vivent dans la marge sans le vouloir, poussés par leur incapacité d’interagir avec la société, et qui donc s’entraident entre eux tant bien que mal. À première vue, on ne pourrait pas dire que tout ça est une grande surprise si on se base sur les films précédents de Dolan…

Ce qui est surprenant c’est qu’on trouve ici la réalisation la plus calme et posée de tous les films de Xavier Dolan… Pensez-y une seconde. Ça ne veut pas dire que celui-ci s’est résigné à faire des films ennuyants et sans envergure dans leur exécution, loin de là; ça signifie plutôt que c’est son film qui se fonde le plus dans la réalité, dans un regard un peu moins coloré qui ne fait pas de grands détours artistiques, restant dans l’esthétisme quétaine de bas-fond qu’on pouvait trouver dans les moments les plus terre à terre de J’ai tué ma mère, et encore très proche de la psychologie et de l’espace des personnages. Le caractère excentrique touche à tout du réalisateur est toujours là, particulièrement les plans au ralenti, mais beaucoup plus atténué pour mieux se coller à l’histoire et à l’univers qui le guide. Bien sûr on a beaucoup parlé du ratio 1:1 du film et de son incongruité, mais jamais on n’a l’impression d’une gimmick dans cet aspect. Premièrement, ceux qui se plaignent d’une supposée négation du cinéma, j’aimerais référer à M de Fritz Lang qui est en 1,19:1, donc fermez-la. Deuxièmement, l’étrange efficacité du format peut s’expliquer par la règle fondamentale des deux tiers. Pour ceux qui ne sont pas calés en technique de l’image, si on prend une image typique de 4:3, de 16:9, et tout ce qui se trouve au milieu, on peut diviser cette image en trois tiers horizontaux et verticaux, pour donner une grille de neuf parties égales. Bref, les lignes tracées sur cette image représentent des points d’attentions pour le spectateur, qui va plus remarquer les choses si elles sont enlignées sur ces repères. Mommy se débarrasse de huit de ces carreaux, donc de l’espace superflu qu’il pourrait laisser à l’écran, alors toute action est centrale, toute action occupe entièrement le carré sans étouffer l’auditoire dans sa proximité. Chaque plan retient une image précise. Il y a aussi ces moments ou le ratio change, mais contrairement à Tom à la ferme où ce changement essaye d’être subtil et échoue dans ce sens, l’élargissement ajoute à l’image au lieu de la coincer, laissant ses personnages et le public respirer leur bonheur un peu plus. Ça aide aussi que ce changement n’essaye jamais de se dissimuler, s’assume en bonne et due forme, et n’arrive qu’un grand total de deux fois à travers le film, n’allant jamais trop loin, et se remettant en place dans le calme.

Peut-être que le meilleur exemple de ce changement dans la réalisation serait la manière dont Dolan aborde les scènes plus musicales du film. Plusieurs fois on a entendu la critique – valable – que ces scènes contribuaient très peu au récit et qu’ils étaient, en fin de compte, que de simples vidéoclips. Cette critique ne reproche pas nécessairement l’existence même de ces scènes, mais à mon humble avis, comment on peut facilement le sortir de leur contexte sans avoir perdu grand-chose – une recherche rapide de ses films sur YouTube vous en donnera la preuve. Dans le cas présent, on ne peut pas dire que ces scènes sont absolument nécessaires au film, mais la différence d’approche est bien visible; tout d’abord parce qu’elles s’inscrivent très bien dans l’ambiance du film qui les entoure et qu’elles détonnent beaucoup moins du reste du récit. Les vidéoclips des Amours imaginaires et de Laurence Anyways étaient peut-être très beaux et très énergétiques, mais ils contribuaient à un certain sentiment d’inégalité à travers leurs films respectifs. Les changements de ton sont ici beaucoup moins flagrants, ce qui fait qu’on peut plus difficilement les sortir de leur contexte pour les visionner séparément du film. Les chansons elles-mêmes sont aussi jouées dans leur entièreté ou presque, commençant et finissant sans chute abrupte, mais c’est surtout la mélodie des pièces qui étonne. Si vous aviez été surpris par la musique plus populaire de la bande-annonce qui ne concordait pas vraiment avec les extraits sortis plus tôt à Cannes, sachez qu’on est très loin de la pop rythmée des OneRepublic et des Ellie Goulding, et beaucoup plus proche de la douceur des Dido, Oasis et de la meilleure musique de Céline Dion. C’est donc un regard peu excentrique comparé à ses efforts précédents, certes, mais c’est surtout un signe de confidence envers ses propres personnages.

Parce que ses personnages et les acteurs qui les jouent sont encore plus excentriques, explosifs, expressifs et surtout émotionnels qu’auparavant. Rien n’a besoin d’être ajouté pour rendre leurs états d’âme plus grands que nature. Il n’y aucun doute qu’Anne Dorval est une des meilleures actrices travaillant au Québec aujourd’hui, avec sa personnalité, son aisance et son excentricité qui nous fait adorer ses performances, que l’on parle de J’ai tué ma mère, de Grande Ourse, ou bien sûr, de son rôle culte dans Le Cœur a ses raisons. Et pourtant je ne pense pas qu’on l’ait déjà vue aussi vulgaire et aussi sans filtre que dans le rôle de Diane, où toutes ses forces sont condensées dans un personnage énergétique, dans le corps d’une femme à la pensée plus jeune qu’elle ne devrait être et qui essaye rarement d’être polie malgré le monde qui l’entoure. Elle surprend dans ce rôle, car elle ne se trouve plus retenue par une dimension théâtrale et tranquille, sans aller non plus dans la parodie « camp » qui lui plaît autant, trouvant tout de même une justesse dans un nouveau personnage.

Antoine-Olivier Pilon a quant à lui l’interprétation la plus expressive et la plus violente du trio principal. Il n’y aucun secret que son personnage a des problèmes de santé mentale dans le film, Diane en discutant précisément dans une scène avec Kyla, et ainsi, sa personnalité rassemble beaucoup des caractéristiques des jeunes atteints des mêmes troubles hyperactifs et violents. Cependant cet amalgame est rassemblé sans trop de beauté, de politesse et d’uniformité hollywoodienne ou télévisuelle, ce qui rend la performance beaucoup plus crédible que si l’on avait tout simplement suivi une liste à cocher en ayant oublié l’humanité qui se trouve au fond de ces jeunes.

Reste Suzanne Clément, ayant elle aussi travaillé précédemment avec Dolan, dans le rôle de Kyla, enseignante en congé avec un trouble d’expression, cette fois-ci son bégaiement. C’est un rôle sans doute très difficile, car ce problème de la parole peut être assez dur à répliquer sans tomber encore une fois dans l’exagération, mais encore une fois on ne voit jamais Kyla comme étant idiote ou en dessous de nous, mais bien comme ayant un sérieux problème avec lequel il faut composer, un problème qui s’améliore en présence de Diane et de son fils, mais qui reste une embûche très crédible sinon. Voilà comment il faut aborder la performance des acteurs principaux; oui, ces personnages ont peut-être déjà été vus comme des stéréotypes de gens démunis dans d’autres productions, mais Mommy se tient loin de la complaisance, d’un regard simpliste sur ces gens qui augmente l’efficacité et la singularité de leurs personnalités et de leurs déchirements. Il faudrait aussi peut-être faire une mention spéciale à Patrick Huard, loin d’être un grand acteur, mais qui joue juste à travers un rôle qui se trouve déjà proche de sa persona.

Il serait un peu hyperbolique de déclarer ce film comme étant un nouveau classique du cinéma québécois, surtout avec si peu de recul par rapport à sa sortie, mais reste que Mommy est un véritable tour de force du jeune réalisateur. Après ses essais précédents qui étaient si proches et pourtant encore si lointains, il est bon de finalement voir Xavier Dolan avec une telle confiance, une connaissance de ses propres limites qui lui permet de miser sur ses véritables forces, un récit plus réaliste qui touche ses thèmes récurrents et qui en laisse une meilleure empreinte sur le public. Mommy est sans contredit le meilleur film que Xavier Dolan a réalisé de toute sa carrière, et maintenant qu’il a complété ce long parcours, il est impossible de prévoir ce qui va nous attendre, maintenant que petit garçon est devenu grand.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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