Il y a déjà près d’un an, à l’été 2013, Rémi Fréchette livrait sur la toile sa web-série Les Jaunes, qui connaissait un certain rayonnement sur les médias sociaux et sur la plateforme tou.tv. À l’occasion de la présentation de la version long métrage du projet au Festival de cinéma de la ville de Québec, voici un entretien avec le cinéaste au cours duquel il aborde sa démarche artistique et cinématographique, mais qui a également donné l’occasion de discuter de la situation du cinéma indépendant au Québec et de sa diffusion.

Le Quatre trois : Pour commencer avec une question plus classique, pour Les Jaunes et dans ton œuvre en général, y a-t-il quelques influences et quelques maîtres que tu pourrais évoquer?

Rémi Fréchette : Pour Les Jaunes, le film que je voulais absolument que toute l’équipe écoute était clairement Les Gremlins. Que ce soit au niveau de la réalisation, de la musique, le jeu grossier et caricatural des acteurs, l’éclairage, l’invasion dans une petite ville… ce film, c’est vraiment la base des Jaunes. Il y avait aussi The Mist de Frank Darabont, Invasion of the Body Snatchers la version des années 70. En fait, c’étaient beaucoup les films que j’écoutais quand j’étais petit : on dirait que quand tu écoutes ça jeune ça te marque pour la vie. Ce qui me faisait capoter dans ces films-là, c’étaient les univers étranges et l’humour un peu tordu, comme les vieux Tim Burton par exemple avec Nightmare Before Christmas ou Beetlejuice, dont j’ai usé ma cassette VHS à la corde. Il y a aussi les vieux Spielberg, avec les Indiana Jones entre autres. Je pense que ça se sent beaucoup dans Les Jaunes quant au rapport avec l’image, la musique, le son. Ce sont des films qui me sont rentrés en tête et que j’ai continué à aimer en vieillissant et à propos desquels j’ai commencé à creuser davantage en étant cinéphile.

Le Quatre trois : Tu parles beaucoup de longs métrages. Au fond Les Jaunes, c’est plus un long métrage diffusé sous forme de web-série qu’une web-série en tant que telle?

Rémi Fréchette :  Et bien en fait il y a quatre ans, je voulais faire un long métrage, mais on trouvait que la manière la plus logique de diffuser ça c’était sur le web et de diviser le tout en chapitres. On a donc commencé à écrire le scénario comme une web-série, mais en gardant en tête qu’on allait en faire un long métrage au bout du compte. Si tu regardes les épisodes, chacun a une courbe narrative bien définie avec des lieux précis. Par exemple, l’épisode 1 c’est la ville, l’épisode 2 c’est le plancher de vente de l’épicerie, le 3 c’est dans l’épicerie, etc. De rattacher ça à ces endroits nous a aidés à écrire la forme épisodique du projet. Au bout du compte, quand tu colles tous les épisodes ensemble, ça donne une grosse courbe narrative qui forme un long métrage.

Le Quatre trois :En entrevue avec Stéphane Baillargeon du Devoir, tu disais qu’« il faut plus d’argent, [qu’on] finance des projets de longs métrages qui coûtent des fortunes de 5 ou 6 millions qui ne s’exportent pas, qui ne rapportent pas et que personne ne voit au Québec, alors que les jeunes qui veulent tourner des projets peu dispendieux ne trouvent même pas un peu de soutien. » Est-ce que tu crois que le problème est dans la répartition des ressources actuelles ou qu’il devrait vraiment y en avoir davantage?

Rémi Fréchette : L’argent qui est investi est mal réparti. Il y a beaucoup d’aberrations dans le système, par
exemple le concept du « Billet d’or » de la SODEC. Je trouve étrange que le film qui a fait le plus d’argent durant l’année soit récompensé en recevant automatiquement l’argent pour un prochain projet. Je comprends que ça motive, mais en même temps… Je crois qu’il faudrait aussi que les producteurs ramassent leurs bases et fassent des projets qui peuvent se distribuer à l’international. Je généralise vraiment beaucoup présentement, il y a des très bons films chaque année au Québec, mais les gros films, les énormes budgets qui sont distribués, ce sont très souvent des films qui essaient tellement de plaire à tout le monde qu’ils en viennent à être un peu fade. Par exemple : tu fais un film de loups-garous, mais au lieu de prendre des risques, de mettre un peu de edge, tu essaies de faire quelque chose que tout le monde va aimer. Pourtant, quand tu fais un film du genre, tu vas chercher un public bien spécifique, ce ne sont pas monsieur et madame tout-le-monde qui vont aller le voir. En résultent des films qui ne se distribuent pas et qui sont difficilement exportables. Au lieu de donner 5 millions à un gros film, pourquoi ne pas faire 5 films à un million et donner ça à du monde qui ont une vision? Mais bon, qui suis-je pour juger…

Le Quatre trois : Dans le même article, tu jugeais les structures traditionnelles mal adaptées ( « Les syndicats de comédiens et de techniciens ferment les yeux sur les créations sous le manteau. Les fonds publics… »). Est-ce qu’on pourrait donc aussi dire que tu crois aussi qu’actuellement il y aurait une réglementation trop lourde?

Rémi Fréchette : Je crois surtout que nous sommes rendus à une autre époque et qu’on reste dans une idée du financement qui est un peu désuète. Entre autres, il y a le web qui est à prendre en considération et est une jungle. Il n’y a aucune règle et l’argent qui est donné est mal distribué. Pour une série comme Les Jaunes par exemple, nous n’aurions pas vraiment pu avoir de gros montants d’argent pour produire le tout. La seule façon qu’on avait de la faire, c’était de tourner de façon indépendante avec notre propre argent. Nous avons même été à la SODEC pour savoir si c’était correct que nos comédiens et nos techniciens ne soient pas payés et qu’on règle ça SI on fait de l’argent, et en gros ils nous ont dit « qui sommes-nous pour vous arrêter? Faites-le. Si à un moment donné vous avez des rentrées d’argent, vous viendrez nous voir et on arrangera nos comptes. »

Le Quatre trois : En entrevue avec Émilie Bergeron du journal Métro, tu disais qu’«avec l’internet on assiste à un regain du cinéma indépendant des années 90. » Est-ce que tu crois qu’on pourrait faire un parallèle entre l’émergence de la vidéo à l’époque et les appareils photo numériques ainsi que le matériel plus accessible de nos jours?

Rémi Fréchette : Exactement. Il y a beaucoup de vagues de cinéma indépendant qui sont directement liées à un regain technologique. Il y a une espèce de contestation du système des studios et du système en place. Dans les années 90 il y a eu la vidéo qui est arrivée qui a fait que beaucoup de réalisateurs pouvaient faire leurs films. Cette vague-là c’était les Tarantino, Rodriguez, Kevin Smith, tous du monde qui avaient une espèce de mentalité « on prend une caméra, on va aller faire un film et au diable le studio, on le fait. » Je trouve que présentement avec Internet et les nouvelles technologies, c’est tellement rendu accessible à n’importe qui de faire des films qu’il n’y a pas de raison de ne pas le faire. Tu peux carrément prendre ton cellulaire et faire un film. C’est sûr que la compétition est féroce parce qu’avec Internet, n’importe qui peut se diffuser et montrer ce qu’ils font. Faut juste se démarquer, montrer ce que tu fais et ce que tu aimes faire et que tu le fasses avec ton cœur sans t’attendre à avoir de suite avec ça. Tu espères juste que le monde vont embarquer dans le trip que tu leur proposes.

Le Quatre trois : Justement, est-ce que tu crois que c’est plus facile avec Internet de rejoindre ton public?

Rémi Fréchette : Prenons comme exemple Les Jaunes. Je pense que c’est accessible à un public large, mais à la base, les gens qui s’intéressent particulièrement à ce genre de film constituent une petite niche et un public très spécifique. Avant, des films du genre, tu pouvais en voir dans les festivals, mais après ça, il fallait que tu trouves les cassettes, que tu cherches pour les avoir. Maintenant avec les médias sociaux, tu peux tellement faire de promo. Une bonne campagne sur Facebook vaut beaucoup plus qu’une annonce à la télé ou dans les journaux d’après moi. Ce sont différents publics, mais en même temps je pense que tu peux vraiment te concentrer sur le bon type de personnes à aller rejoindre et ça ouvre la porte à des gens qui autrement n’auraient probablement pas vu ton film. Par contre, si Les Jaunes avait été le long métrage qu’on avait voulu faire initialement au lieu de la web-série, ça aurait été les gens dans les festivals qui l’auraient connu et that’s it.

Le Quatre trois : Avec la fermeture des clubs vidéos cultes et de répertoires (Beaubien, Le Septième,
Etc.), est-ce qu’on pourrait dire que l’Internet serait en train de supplanter les clubs vidéos cultes et les clubs vidéos en général?

Rémi Fréchette : Vraiment. C’est triste, mais je pense que nous sommes rendus à une autre ère où tout est en ligne. Les films plus rares, plus difficiles à trouver qui étaient dans ces clubs vidéos sont maintenant au bout de ton clic. Là j’y vais dans la grosse nostalgie, mais je me souviendrai toujours de quand je rentrais dans le club vidéo et que j’allais dans section horreur, où il y avait 1001 pochettes de films que je ne connaissais pas du tout, dont je n’avais jamais entendu parler et pour lesquels il fallait se fier aux couvertures et aux citations étranges en arrière. Tu ne savais jamais trop dans quoi tu te lançais et il y a avait un sentiment de découverte qui est plus difficile à retrouver avec Internet. Maintenant, si tu ne sais pas c’est quoi il y a 1000 articles qui vont t’en parler en long et en large. Tu perds le mystère.

Le Quatre trois : Quoi d’autre à venir après Les Jaunes?

Rémi Fréchette : J’aimerais bien faire un pilote pour une série télé. Sans trop en révéler, il s’agirait d’une parodie d’émissions sensationnalistes dans un style faux documentaire, quelque chose de vraiment à l’antipode des Jaunes au niveau technique, filmé avec une petite équipe et des acteurs qui restent dans leurs personnages pendant des journées complètes. Je veux aussi commencer à travailler pour un long métrage non découpé en épisodes. J’ai quelques idées qui me trottent dans ma tête depuis un bon moment et c’est vraiment de se brancher sur ce sur quoi je veux travailler pendant 2-3 ans encore. Est-ce que dans six mois je vais être tanné et je vais vouloir passer à autre chose? Par exemple, ça fait quatre ans que j’ai eu l’idée des Jaunes. C’est sûr que c’était vraiment complètement malade comme projet, mais il reste que c’est une assez longue période et que tu évolues dans ta tête et dans ton art pendant tout ce temps. Pour l’instant j’attends donc de voir si les idées que j’ai vont tougher la route pendant longtemps. 4:3

Pour ceux que l’œuvre de Rémi intéresse, son site neonpopcorncinema.com répertorie tous les films qu’il a signés depuis 2003. Il coanime également l’émission en ligne Point de vues, disponible en baladodiffusion sur le site pointdevues.net.

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