El Djazaïr mon amour | Collectif | Québec | 66 min

Mommy | Xavier Dolan | Québec | 139 min

Pride | Matthew Warchus | Royaume-Uni | 120 min

Adieu au langage | Jean-Luc Godard | France/Suisse | 70 min

Un film de chasse de filles | Julie Lambert | Québec | 75 min

20,000 Days on Earth | Iain Forsyth & Jane Pollard | Royaume-Uni | 97 min

Pause | Mathieu Urfer | Suisse | 82 min

Wetlands | David Wnendt | Allemagne | 105 min

Whiplash | Damien Chazelle | États-Unis | 106 min

God Help the Girl | Stuart Murdoch | Royaume-Uni | 111 min

El Djazaïr mon amour | Collectif | Québec | 66 min

Toutes les bonnes intentions du monde ne peuvent pallier une exécution quelconque. L’idée est intrigante : envoyer cinq cinéastes de Québec rendre compte de l’Algérie, en usant tant de la fiction que de la forme documentaire. Arrivés devant le fait accompli, nous ne pouvons que constater l’inégalité d’un programme alignant des courts métrages puissants (Au rythme du temps, documentaire sur la musique actuelle) et d’autres faibles et approximatifs (Une idée pour demain). Beaucoup d’efforts sont déployés afin de montrer la réalité et le quotidien des habitants du pays (1-2-3 Viva l’Algérie), mais c’est lorsque ces derniers s’expriment simplement à la caméra, sans le filtre interprétatif des réalisateurs, que les films prennent leur envol. Il manque au projet une idée d’ensemble, un point de vue qui aurait pu transcender l’idée d’un pays dont, il faut bien l’admettre, on ne sait bien que peu de choses. Derrière une lentille embuée, l’Algérie apparait lointaine, voire inaccessible. ** 1/2 (Jason Béliveau)

Mommy | Xavier Dolan | Québec | 139 min

À force d’avoir été taxé de précoce, Xavier Dolan nous prend au mot : s’il est en avance sur son âge, Mommy est en avance sur notre temps. Campé en 2015 dans un Québec déjà révolu – parce que capté et projeté –, où une loi nouvellement décrétée permet aux parents de léguer à l’État leurs enfants aux prises avec des problèmes de comportement, ce cinquième film en presque autant d’années pour le cinéaste dégage des relents mélancoliques entrecoupés d’effervescences esthétiques désarmantes. Comme si ce dernier se débattait avec les personnages qu’il met scène, leur frayant un chemin vers la lumière, ou plutôt en perforant la cloison qui les opprime afin de la laisser pénétrer à l’intérieur.

Les implications dramatiques du film – gargantuesques, parfois insoutenables – trouvent leur puissance dans la relation que partage le duo mère/fils en son centre. Diane ‘‘Die’’ Després (Anne Dorval) hérite de la garde de son fils turbulent, Steve (Antoine Olivier Pilon). L’amour du garçon pour sa mère n’a d’égal que la violence qu’il porte en lui comme une tumeur. Au contact de la voisine d’en face, Kyla (Suzanne Clément), bègue parce que brisée par sa vie rangée, ils vont se peindre un coin de ciel bleu dans une banlieue sans nom et en profiteront le temps qu’il perdurera. Au-delà de la réalisation impeccable se réclamant d’un cinéma populaire (l’audace des pièces de la trame sonore comme seul exemple suffit), ce sont les performances d’acteur qui subjuguent. Dolan aime à mourir les personnages qu’ils incarnent et son amour est contagieux. Nous parlerions d’un sacre si le cinéaste ne nous avait pas déjà mis à terre avec ses deux films précédents. **** (Jason Béliveau)

Pride | Matthew Warchus | Royaume-Uni | 120 min

Gagnant de la Queer Palm au Festival de Cannes 2014, Pride raconte l’histoire vraie d’un groupe d’activistes homosexuels qui décide de ramasser des dons pour aider les familles affectées par la grève des mineurs de 1984 en Angleterre. Devant la réticence du syndicat à être associé au groupe, celui-ci décide d’emmener l’argent directement dans un petit village affecté par la grève.

C’est dans cette confrontation étonnante que l’intérêt du film se fixe. Dans le succès de l’union de deux groupes que tout oppose, ralliés pour une même cause. Les cultures, les âges et les valeurs s’entrechoquent dans un humour intelligent qui questionne les stéréotypes. Dès les premières minutes, la caméra s’incruste dans la communauté homosexuelle londonienne avec fascination et respect. Le montage se montre rapide, rythmé, aussi énergique et intense que les nombreux personnages du film. Pride est avant tout un film sur la fierté et la solidarité, sur les grands échecs et les petites réussites. Sur la différence aussi, mais sur une différence qui s’estompe dès qu’il y a une ouverture à l’autre. On peut alors pardonner au film une mise en scène discrète et son approche anecdotique, parce que son sujet est d’une grande pertinence et sa fougue, contagieuse. *** 1/2 (Isabelle Dion)

Adieu au langage | Jean-Luc Godard | France/Suisse | 70 min

Écouter un film de Jean-Luc Godard, c’est accepter une expérience déstabilisante et une rencontre avec des territoires inconnus. Et ce, même si son dernier film contient tous les éléments qui font sa signature tels qu’un art du collage, des dialogues très littéraires et des chocs auditifs et visuels près de l’expérimentation. Il y a des plans magnifiques qui parsèment cette histoire fragmentée, qui se voit questionnée, critiquée et chargée d’une poétique que l’on capte sporadiquement à travers ses multiples éclats. La forme est ainsi le vrai sujet, comme une machine à explorer ou une pâte malléable à l’infini. La technologie 3D a d’ailleurs permis des effets visuels intéressants et le tournage avec différents appareils aussi.

En deux parties, « nature » et « métaphore »,  Adieu au langage met au centre de son histoire un chien. Cet être magnifié à la capacité d’aimer son maître plus que lui-même et est doté de raison. Le réalisateur porte ainsi un regard très sombre sur l’humanité. Alors voilà, ce poème est autant fascinant qu’inaccessible. Il écrase et communique péniblement, pourtant une fonction première du langage. Le tout s’avère impénétrable, trop dense pour pouvoir vraiment signifier quelque chose. Les personnages principaux mentionnent le Frankenstein de Mary Shelley qui est comme le film, incompris et repoussant. Il s’agit beaucoup plus d’un hymne que d’un adieu, d’une expérimentation que d’un travail sérieux. Un deuxième visionnement s’impose sûrement afin de bien le digérer. Pour l’instant, il ne provoque qu’un malaise et une déception vive. ** (Isabelle Dion)

Un film de chasse de filles | Julie Lambert | Québec | 75 min

L’amorce du film est séduisante; un zoom avant délicat, une mise au point progressive au travers des fougères. Puis, les sons amplifiés du vent dans les arbres et l’eau d’un ruisseau. La musique envoûtante d’UBERKO ponctue divers moments du film, créant une ambiance propice au recueillement, à des lieues de la musique folklorique qu’on aurait pu imaginer pour un tel documentaire. Cette ambiance se traduit dans les images magnifiques, mais surtout dans la prise de sons, qui transporte le spectateur en pleine nature. La sensibilité de la réalisatrice Julie Lambert teinte ce documentaire au sujet pour le moins prometteur. Cinq chasseresses passionnées, dans leur élément naturel, transmettent leur savoir-faire et leurs réflexions sur la chasse au féminin. L’attente est fort bien représentée, sans jamais provoquer d’ennui. On y apprend la patience et on montre, sans filtre, avec des images parfois crues, la réalité de la chasse. Dépècement inclus. On s’attache à ces femmes; on rit de leurs expressions colorées, on partage leur respect et on savoure avec elles leurs succès. Il s’agit d’un portrait saisissant d’un univers peu connu dans lequel la réalisatrice plonge sans retenue et sans préjugés. Avec modestie, elle partage ses réflexions et réagit à vif après avoir elle-même chassé pour la première fois. Un documentaire immersif et fascinant.  **** (Maxime Labrecque)

20,000 Days on Earth | Iain Forsyth & Jane Pollard | Royaume-Uni | 97 min

Nick Cave. Le personnage mythique aux mille qualificatifs. Dans ce documentaire tourné comme une fiction, ou dans cette fiction tournée comme un documentaire, la rock star vieillissante se confie dans des mises en scènes remarquables. Les scènes en voiture, où Nick Cave discute de tout et de rien avec de proches collaborateurs, notamment Kylie Minogue, sont d’une simplicité et d’une beauté étonnantes. On le voit chez son psychologue, en répétition dans son studio et fouillant dans ses propres archives, où il retourne dans le passé en commentant les innombrables traces qu’il a laissées. Personnage loquace et attachant, il se confie sur la vieillesse, sur le plaisir grisant qu’il ressent alors qu’il performe sur scène et sur sa vie dans la pluvieuse ville de Brighton. Malgré une vie publique tumultueuse, l’homme est serein et envoûtant, comme sa musique. Grâce aux discussions amicales et philosophiques, à la musique saisissante et aux imitations inoubliables que Nick Cave fait de Nina Simone, c’est un film qui fait du bien, tout simplement. *** 1/2 (Maxime Labrecque)

Pause | Mathieu Urfer | Suisse | 82 min

Le film commence sur un coup de foudre dans une station à essence. D’une ellipse de quatre ans, on passe à un couple rouillé par le temps et le manque d’engagement. Julia veut prendre une pause et Sami s’y oppose. Ce dernier est quelqu’un de désinvolte et maladroit, qui rappelle drôlement le personnage d’Antoine Doinel des films de Truffaut, le physique y compris. La relation est questionnée à travers un regard masculin amoureux et désabusé, par un homme à la ténacité captivante. Bien que l’amour soit au centre de cette comédie romantique, l’amitié y occupe une place cruciale. Sami passe la majeure partie de son temps à jouer de la musique avec son meilleur ami installé dans une maison de soins. Le vieil homme est pour lui un confident, toujours à ses côtés quand l’amour n’est plus. De ce duo complémentaire résulte une dynamique insoupçonnée et surtout, une musique enivrante, rassembleuse et réparatrice. Elle conclut le film dans un hommage vibrant à l’amitié qui tient lieu aussi de réconciliation amoureuse.

La caméra s’attarde sur les visages des acteurs, pris au piège par leurs propres échecs. Le film revêt une texture particulière avec son atmosphère calme et pâlotte, avec ses couleurs usées. L’humour est complètement décalé et des détails absurdes constellent le récit. Urfer ne réinvente pas le genre avec son premier long métrage et celui-ci risque probablement de passer inaperçu. Mais sa touche singulière illumine et mérite sans aucun doute une sincère attention. *** (Isabelle Dion)

Wetlands | David Wnendt | Allemagne | 105 min

Il va sans dire que Wetlands a de l’audace dans sa représentation crue de la sexualité. Le sexe est d’ailleurs la seule arme du personnage principal contre l’âpreté de la vie. Helen a 18 ans et néglige son hygiène. Elle dérange par son indécence et déconcerte par sa franchise. Derrière cette façade impudique et parfois détestable se cache une volonté de plaire et d’être regardée, frôlant l’autodestruction. Mélancolique, elle questionne la vieillesse et évoque souvent le réconfort lié l’enfance. Des flahsbacks entre réalité, rêve et mensonge, parsèment le récit. Tout est une question de perception et cela joue souvent contre elle. De ce fait, le film dégage une gravité ainsi qu’une douceur insoupçonnée à travers la volonté naïve d’Helen de remettre ses parents ensemble et sa détermination à passer du temps avec un infirmier. Une mise en scène éclectique et parfois absurde épouse de façon juste la rébellion sans répit de l’adolescente.

Comme son personnage principal, le film est crasse et sans complexe. On doute de la nécessité de certaines scènes, qui peuvent être franchement dégueulasses, mais d’autres sont si puissantes qu’on oublie presque la scatologie omniprésente et cette obsession étrange des fluides corporels. L’actrice Carla Juri occupe aussi une place importante dans l’efficacité du film, avec son regard charmeur et pénétrant. *** (Isabelle Dion)

Whiplash | Damien Chazelle | États-Unis | 106 min

Le jeune Andrew (excellent Miles Teller), batteur de jazz dans un prestigieux conservatoire de musique à Manhattan, se fait recruter par Terrence Fletcher (impeccable J. K. Simmons) pour jouer dans un orchestre très sélect. Rapidement, il apprend que sa place est loin d’être assurée et qu’il doit travailler d’arrache-pied afin de respecter l’impossible tempo du professeur. Irrévérencieux, violent et incisif, pour ce dernier, la fin justifie tous les moyens, spécialement la torture psychologique. La musique est évidemment omniprésente dans ce film, et les scènes de pratique, notamment, présentent des plans rapides et rythmés, avec de nombreux inserts qui dynamisent encore plus l’action. On se croirait parfois dans un boot camp musical. La caméra se promène constamment; ses mouvements sont fluides et emportés par la musique. Nombreux sont les gros plans et la direction photo opte pour une douce pénombre et des teintes qui rappellent la chaleur des cuivres de l’orchestre. En outre, les conversations sont très naturelles et la dynamique qui s’instaure entre les deux personnages principaux – le maître et l’élève – constitue autant de variations sur le thème : y a-t-il une limite à ce qu’on peut accomplir pour être le meilleur ? Le concert final, en ce sens, joue avec brio avec les attentes du spectateur. Ce film saura enthousiasmer autant le public que les critiques, et parions que le jeune réalisateur Damien Chazelle se taillera rapidement une place parmi les réalisateurs les plus en demande aux États-Unis. **** (Maxime Labrecque)

God Help the Girl | Stuart Murdoch | Royaume-Uni | 111 min

Le film du musicien Stuart Murdoch de Belle and Sebastian est basé sur le projet et album éponyme du groupe éponyme. God Help the Girl est comme un long vidéo-clip sympathique, mais aussi confus. Une comédie musicale qui laisse un peu de glace en plus d’être une expérience esthétique qui a mal tourné, incohérente dans la surabondance de fioritures. Galipettes dans le montage, angles farfelus, caméra instable et jeux avec le focus, le film étourdit rapidement. Le potentiel était pourtant là, dans cette histoire d’une fille placée dans un centre pour traiter son anorexie, la musique lui gardant la tête hors de l’eau. Dès sa fuite de l’institution, l’histoire montre ses inégalités et son éparpillement en évacuant des éléments importants et en les faisant revenir comme des bouche-trous narratifs. La psychologie des personnages est ainsi faible, l’humour dérisoire et le fil conducteur, ténu. Le schéma de guérison dessiné par l’intervenante au début est à l’image du film, trop facile et coupé de la réalité dans toute sa complexité. Heureusement, on ressent dans certaines scènes tout le cœur et la passion qui ont été mis dans ce projet, dans cette histoire de renaissance par l’amitié et par l’amour. ** (Isabelle Dion)

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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