Premier film du photographe et acteur Raphael Neal, Fever est une histoire tirée du roman du même titre écrit par Leslie Kaplan dans laquelle deux lycéens, Pierre et Damien, décident de tuer au hasard une femme qu’ils ont croisée dans la rue. Le film commence au moment où les deux jeunes quittent la scène du crime (l’appartement de la femme tuée). Pierre accroche une femme dans la trentaine et perd un gant qui a servi au crime, que cette dernière ramassera. Le film se concentrera sur le quotidien des deux jeunes et de la femme à la suite de cet évènement qui les marquera de différentes façons.

Le film nous ramène à de multiples reprises dans le cours de philosophie des deux jeunes, où les questions du hasard et de l’acte libre sont souvent mise sur la table. Damien, premier de classe, en profite pour justifier d’une certaine façon la liberté d’un acte comme le crime dont il est l’auteur au grand dam de Pierre qui ne veut pas en entendre parler et qui a peur d’être pris. Celui-ci se sentira mal pendant un moment alors que Damien lui fera comme si rien n’était, mais semblera dérangé quand Pierre commencera à se sentir mieux. La construction des personnages et leur relation au crime sont très intéressantes, car le sujet du film, la banalité du mal, est traité non pas en exposant le sentiment de banalité des auteurs d’un crime, mais plutôt en se penchant sur le fait de se retrouver devant quelqu’un qui perçoit un acte de violence comme banal. C’est ainsi que les deux jeunes finissent toujours par être plus outrés face à quelqu’un qui voit leur geste d’une façon banale alors qu’eux, ne voient leur victime que comme une vulgaire « pute » et ne sont pas particulièrement dérangés par leur propre cruauté.

Le film revient souvent à Hannah Arendt, la fondatrice de cette théorie de la banalité du mal, à travers les cours de philo, mais aussi dans la famille de Damien dans laquelle certains secrets cachent encore d’horribles vérités. Lorsque ce dernier interroge son grand-père sur sa jeunesse pendant la guerre, celui-ci, sans avouer quelconques crimes, a fait preuve de couardise du point de vue de son petit-fils en « exécutant certains ordres » en tant qu’administrateur municipal. Damien, qui lui a tué à mains nues la semaine d’avant, en est outré et est incapable de dormir après avoir appris que son père fût administrateur sous le régime de Vichy. Fever prend alors une dimension philosophique extrêmement intéressante sur le fait de juger une action qui est en quelque sorte accomplie par faiblesse. Les deux jeunes disent avoir tué en suivant le hasard alors que le grand-père l’aura fait en suivant des ordres; la même chose selon Damien. Neal y représente certaines actions comme gestes de couardise, mais aussi l’inaction. La jeune femme, qui est témoin de la fuite des garçons au départ, mène son enquête sur le crime, mais ne prend jamais la peine de contacter les autorités même après avoir la preuve de la culpabilité de Damien et Pierre. On se trouve pratiquement chez Camus ici où la jeune femme se retrouve sur le bord d’un pont et regarde l’enquête des policiers et les principes de justice couler dans l’eau sans réagir.

Le film est très « esthétique », tant au niveau du fond que dans sa forme. Dans le fond puisque l’on s’interroge davantage sur les sentiments des personnages, sur ce qui leur est extérieur, plutôt que de chercher à tomber dans l’intériorité profonde et l’analyse psychologique, et dans la forme puisque le travail de photographie et le traitement sonore amènent une certaine légèreté au sérieux du sujet. Les fioritures esthétiques et les nombreux moments loufoques du film ne viennent parfois pas faire ombre à la très intéressante réflexion philosophique, mais plutôt, heureusement, viennent empêcher le film de ressembler à une dissertation d’un étudiant en fin de bac. La musique, de multiples variations autour de la pièce Fever de Peggy Lee réinventée par la chanteuse française Camille, vient donner un ton ludique et très intéressant au film qui a un style et une esthétique de son temps. Espérons qu’il sera distribué au Québec.

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