« Some nomads are at home everywhere. Others are at home nowhere, and I was one of those. » Tracks commence sur ces paroles qui établissent déjà l’importance du lieu où se déroule l’histoire. Ce nulle part qui est non seulement un décor, mais le moteur énigmatique du personnage principal. Le film de John Curran est basé sur les mémoires de Robyn Davidson. En 1977, la jeune femme quitte la ville d’Alice Springs pour faire la traversée du désert australien jusqu’à l’Océan Indien. À pied, sur près de 3000 kilomètres, elle voyage accompagnée de son chien et de quatre chameaux qu’elle a auparavant formés. En échange d’une commandite, le voyage est documenté par Rick Smolan, un photographe du National Geographic, qu’elle rencontre à plusieurs moments sur sa route.

L’élément le plus intéressant du film est le personnage principal dans son rapport à l’autre. Robyn est toujours accompagnée de son chien, symbole évident d’une mère absente. La perte de son chien, malgré sa prévisibilité, est l’une des scènes les plus bouleversantes du film. La recherche dans l’obscurité, les lamentations de l’animal et la tentative désespérée de le sauver sont autant un choc pour la jeune femme qu’une prise de conscience de sa solitude et de sa fermeture à l’autre. Robyn fait également preuve de distance envers ses amis, pensive et absente en leur présence. Elle dit d’ailleurs s’être toujours sentie déconnectée de sa génération, de son sexe et de sa classe sociale. Sa sœur ne la comprend pas et son père s’est résigné devant sa détermination pure. Il y a aussi Rick Smolan, dont la personnalité est à l’opposé de la sienne. Il est bavard, maladroit, drôle, et se fait une idée romantique de son périple. Robyn est quant à elle réservée et très indépendante, irritée par sa présence même si elle le trouve éminemment gentil. Les interactions entre les deux sont épineuses et tendues, Rick voulant visiblement plus que ce qu’elle veut lui donner. Elle fait quand même preuve d’une certaine ouverture au rythme espacé des rencontres dans le désert et face à la solitude qui se présente douloureusement à elle. De plus, devant les journalistes venus de partout, elle se sent comme un animal traqué. Elle n’aime pas le nom qu’ils lui ont donné, « The Camel Lady », faisant d’elle une sorte de folle, une bête de foire. Si la figure de l’autre pour Robyn est souvent problématique, le compagnon indigène qui l’accompagne sur les terres sacrées balance le tout. Expressif et passionné, il parle sans arrêt dans une langue qu’elle comprend peu. Pourtant, c’est avec lui qu’elle semble le mieux communiquer, en portant un profond respect pour sa culture et pour le lieu qu’il habite.

Les décors du film et la photographie sont sublimes. Des paysages à couper le souffle, suffocants et aussi invitants qu’inhospitaliers. Le désert s’impose comme un personnage à part entière, mystérieux et enivrant. Avec ses indigènes, ses élevages de chameaux et sa violence climatique, on découvre un monde peu familier et fragile. La caméra habile de John Curran capture la dureté et la beauté sauvage des déserts australiens dans toute sa diversité, comme si c’était ses propres terres. Le réalisateur est à l’image du photographe dans le film, devant un sujet qu’il aime, qui le fascine, mais qui demeure insaisissable. Les nombreux plans survolant les terres sont certes impressionnants, mais vite redondants. L’abondance d’images léchées donne un aspect figé au film, une impression de regarder des tableaux, des photographies de voyage, des cartes postales.

Ce qui empêche le film de Curran d’être une réussite, c’est justement cette attention méticuleuse portée à la photographie au détriment du récit. On sent la voix off du début trop explicative et la linéarité rend prévisibles certains moments. En effet, tous les éléments propres à ce genre de films sont là, dans l’ordre où ils devraient être. Robyn fait ses preuves auprès des éleveurs de chameaux, fait face à la réticence de ses proches, met son projet à exécution et rencontre plusieurs obstacles. Il y a ensuite une remise en question de ses décisions et de sa situation personnelle. L’enjeu dramatique reste faible et le récit souffre d’une retenue agaçante dans son exploration de certains thèmes. Aussi, l’enfance de Robyn nous vient par bribes de manière non calculée, un peu maladroitement. Le passé et le présent sont scellés dans les premières minutes, mais le lien se fait mal entre les deux par manque de dialogue, ajoutant ainsi des longueurs au film. Tracks est un road movie méditatif et brûlant, dans lequel le sable remplace la route. Un Into the Wild sans sa vivacité.

De cette Australie aride, il reste l’image magnifique d’une femme nue dans le désert, brûlée par le soleil, qui se fond dans le sable rougeâtre. Une femme qui peine à marcher, mais qui parvient à plonger dans l’eau cristalline de l’océan. Le réalisateur fait preuve de cette même détermination vorace dans son film. Il pourchasse le désert une image à la fois, mais sacrifie du même coup d’autres aspects. De cette matière riche des mémoires de Davidson, il ne reste que des images plaquées et une histoire qui manque de mordant, qui s’effrite dans les paysages meurtriers de l’Australie.

Et la talentueuse Mia Wasikowska, sincère et complètement investie dans ce rôle.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).

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