Dans le deuxième film de Stéphane Lafleur, En terrains connus, nous sommes témoins d’une jeunesse qui s’ouvre : au monde, à une liberté nouvelle, à un destin qui, à force de volonté, se laisse mieux façonner. En terrains connus est étrange et envoûtant, sauvage, grandiose par moment.

Ceux qui n’y verraient qu’une fable blafarde de banlieue, qu’un autre film « plate » d’auteur ne seraient qu’aveugles insensés et pisse-copies rabat-joie. Force est d’admettre, une fois passée mon scepticisme envers l’offrande fleurant le « hipsterisme » néo-rétro, qu’il se passe quelque chose d’infiniment enthousiasmant et riche dans ce film. Comme quoi les apparences sont souvent trompeuses.

Plusieurs commentateurs ont comparé les films de Lafleur à ceux d’Aki Kaurismäki, se basant principalement sur l’interprétation (frôlant parfois le stoïcisme) des acteurs, du loufoque des situations et des personnages. Pour ma part, je serais plutôt tenté d’en appeler aux premiers films de Milos Forman : Les amours d’une blonde, Au feu les pompiers ou Black Peter qui cachaient derrière l’humour décalé, les scènes plus poétiques, une satire sociale de la Tchécoslovaquie communiste. Sans dire que Lafleur est un cinéaste « engagé » ou sans crier à la satire sociale, je ne peux m’empêcher d’observer, dans En terrains connus, l’analogie d’un Québec idéologiquement enlisé dans l’hiver de force, dans l’immobilisme et, semblable à Benoît, captif d’une adolescence attardée où le cynisme-ironie-nihilisme règne en maître. Derrière les boutades, les expressions typées, les jeux de mots ou gags visuels de Lafleur, se trouvent des personnages totalement impuissants et aliénés, mais sensibles, attachants. Bien sûr, vu le climat politique actuel, il est de bon ton d’évacuer tout discours politique d’une œuvre d’art, la rendant, par le fait même, une inoffensive production culturelle.

Benoît incarne parfaitement le complexe du colonisé mal dans sa peau. Il semble « figé » dans sa vie et s’avère incapable d’utiliser ses mains à bon escient. Sa sœur Maryse, quant à elle, ne semble pas heureuse à son travail et dans sa vie de couple; prisonnière d’une pelle mécanique à vendre et d’un mari sans empathie qui s’obstine à faire le Tour de France en vélo… stationnaire. Mais Lafleur ne gratte pas longtemps le « bobo », il ne fait pas dans le pathos ou le misérabilisme; il ne regarde pas ses personnages de haut et malgré sa grande mélancolie de cowboy solitaire, il force Maryse et Benoît à partir chercher leur lumière, percer leur carapace et embrasser leur destinée. Cette destinée est rendue possible par les « accidents » qui arrivent. Chez le cinéaste, ces accidents, aussi burlesques soient-ils (je pense ici à la venue de l’homme du futur), poussent à commettre un changement, à se mettre en action, à briser ses chaînes (littéralement). Et la notion même d’accident qui n’est pas à prendre au pied de la lettre, comme tout le film d’ailleurs qui offre une mine d’or d’analyse, d’ouverture face au spectateur affamé devant chaque détail qui, on le devine, n’est pas laissé au hasard.

Il y a aussi quelques réflexions drôlement improbables dans un film aussi singulier. Celle du père de Benoît, devant le t-shirt de ce dernier : « On s’imagine que c’est clair pour tout le monde, mais… Fais attention à ce que tu envoies comme message. ». Même son de cloche chez Maryse qui dit à Benoît : « On écœure tout le monde, mais on n’est pas clair. » En réponse, les deux se retrouvent devant une « cure » de lumière venant de la lampe de leur défunte mère qui détestait l’hiver. Il ne faudrait pas oublier le générique déroulant sur une chanson de Willie Lamothe, Ma destinée : « J’aurais bien voulu être écouté / Pour pouvoir trouver ma destinée. » C’est comme si Lafleur s’envoyait un message à lui-même, qu’être cinéaste, artiste, vient avec des responsabilités, qu’il ne peut jouer à « l’auteur » incompris et obscur. Il est inutile d’être écouté; il est primordial plutôt de s’écouter soi-même et de forcer sa destinée, d’aller à ses devants. C’est exactement ce que fait Benoît qui, à la suite d’une légère altercation à la fête du chalet voisin, se métamorphose en véritable héros.

La force du film réside bien sûr dans la puissance des atmosphères, des moments délicieux de malaise et de drôlerie que Lafleur crée, mais plus encore dans l’humilité et l’authenticité de l’auteur dans sa démarche qu’on sent en phase avec ses propres personnages.

Le seul aspect qui restera à déterminer, c’est si l’univers de Lafleur s’avérera, dans l’avenir, original ou fort de sa singularité (au sens où Alain Bergala[1] l’entendait).

 


[1] « C’est ce qui fait toute la différence entre la singularité et l’originalité : l’originalité peut faire partie du programme d’un film, pas la singularité qui est par définition ce qui perturbe le programme et donne au film cet aspect bancal, naufrage inconfortable dont n’a cessé de parler Jean Cocteau. L’originalité est affaire de codes et de modes et se démonétise très vite : ce qui était original hier peut devenir banal ou vieillot aujourd’hui. Ce qui est réellement singulier reste singulier. » Alain Bergala, Cahier du Cinéma, numéro 353, p.16