Le film commence avec une séquence nous montrant un homme, dans un autobus, le soir. On apprend plus tard qu’il s’agit du mari de Lucette (Marie-Ginette Guay). Le véhicule s’arrête aux abords d’une forêt et l’homme descend pour s’y aventurer. Dès lors, Lucette tente de comprendre ce qui lui est arrivé, apposant des avis de recherche et faisant appel à la police, passant de la colère à la résignation. Marcel (Gilbert Sicotte) est brocanteur et désire se procurer une importante somme d’argent pour subir une opération buccale. Chantal (Fanny Mallette) travaille à la réception d’un hôtel où Louis (Réal Bossé) réside, loin de sa famille, le temps d’essayer un nouvel emploi de vendeur d’assurances. Ce qu’on nous montre, ce sont des personnages pris dans leurs routines, avec leurs petites manies, leurs malaises et leurs peines. À la limite, nous pourrions croire qu’il s’agit d’un documentaire sur la vie morose des gens ordinaires, si ce n’était de la disparition énigmatique d’un personnage dès le début du film. Déjà, cet aspect mystérieux annonçait En terrains connus, avec son goût pour l’absurde et l’inexplicable dans la banalité du quotidien. Plus le film progresse, plus les personnages et les différentes histoires se trouvent liés. Ces liens se forgent progressivement, mais c’est avec le recul, et parfois même après avoir revu le film, que tous peuvent être établis. Dans Continental, un film sans fusil, pratiquement tous les personnages sont liés entre eux. Comme ils évoluent dans la même ville, les possibilités qu’ils se croisent sont alors augmentées. Cela dit, certains personnages, comme Marcel et Louis, ne se rencontrent jamais et n’ont pas de lien direct entre eux.

Afin de créer ces liens, le spectateur doit être attentif aux détails. C’est ainsi qu’il peut réaliser que le mari disparu travaillait à la compagnie d’assurances où Louis postule, ce qui vient unir – de manière plutôt ténue, certes – les personnages de Lucette et de Louis. Lucette est hygiéniste dentaire à la clinique où Marcel va en consultation; Chantal apporte son répondeur à Marcel afin qu’il le répare ; Louis réside à l’hôtel où Chantal travaille; Marcel, dans le but de se procurer de l’argent, fait croire à Lucette qu’il a vu son mari, afin d’empocher la récompense, et ils se rendent à l’hôtel où ils rencontrent Chantal… Autant de destins croisés, de fils qui se touchent, l’espace d’un instant, pour repartir chacun de son côté dans une fin ouverte. Toutes ces histoires sont reliées du point de vue narratif, certes, mais également du point de vue thématique, voire même poétique.

Dans un film comme Continental, un film sans fusil, deviner la stratégie narrative du cinéaste et anticiper la suite de l’histoire est loin d’être simple. Il n’y a pas d’intrigue globale et les personnages ne poursuivent pas de quête : ils sont pris dans la banalité de leur quotidien, dans leurs chroniques du presque rien. Il est donc très difficile de prévoir la suite des choses, car le réalisateur nous fait surtout ressentir le moment présent. Ainsi, un spectateur peut se sentir frustré devant ce film, où il ne se passe pratiquement rien, et l’expérience peut même devenir pénible pour certains. Comme on peut s’en douter, adopter cette position de lecture devant un tel film constitue une douteuse stratégie.

En outre, lorsque Lucette danse le continental, il y a là une intéressante réflexion sur la situation de chaque personnage, et, à la fois, un clin d’œil au film choral. Cette danse, où chacun est seul, mais en groupe, constitue un éloquent paradoxe. Chaque individu est certes unique, mais lorsqu’il danse le continental, il laisse en quelque sorte son individualité de côté pour se fondre dans la masse et suivre le rythme. Il en va de même des multiples fils narratifs d’un film choral, qui sont généralement unis thématiquement ou narrativement, délaissant en partie leur individualité au profit d’une communauté. En effet, c’est la connivence de toutes ces histoires, avec ce qui les rassemble ou les distingue, qui permet au spectateur de saisir le « message » de l’œuvre.

C’est ainsi qu’il est possible de faire ressortir certaines grandes thématiques pour découvrir, comme l’affirme Stéphane Lafleur, que Continental, un film sans fusil est « un film sur la cohabitation, sur les rencontres ratées, sur nos maladresses dans la communication » (Le Devoir (10 septembre 2007), p. b8). Les personnages essaient tous de faire de leur mieux, à leur façon, de s’intégrer à la société. Ils ne sont qu’un échantillon aléatoire dans une banlieue anonyme. Leur banalité aurait pu être la nôtre, ou celle du voisin. L’essence du film se trouve dans les petits moments, et il s’agit de voir comment les histoires individuelles parviennent à créer un tout plus ou moins homogène. Stéphane Lafleur donne quelques pistes à ce sujet, et même si les personnages ont beaucoup de différences, ils se rejoignent sous certains aspects; dans leurs malaises, leurs petits problèmes de communication et leur recherche du bonheur. Continental, un film sans fusil n’est cependant pas un film qui fait pleurer; bien au contraire, car on retrouve une touche d’humour dans les situations improbables teintées de malaise et dans la mise en scène. C’est aussi un film qui fait réfléchir. Il renvoie à la banalité, à un occasionnel mal de vivre et reflète une universalité criante de vérité, qui nous pousse à chercher ailleurs, dans les petits gestes, dans les dialogues et dans la mise en scène sobre ce qui fait la force de ce film.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia

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