Nous avons rencontré l’homme à tout faire Stéphane Lafleur quelques heures à peine après avoir vu son troisième long métrage, Tu dors Nicole, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes en mai 2014. D’humeur affable sa discrétion dans les sphères publiques nous laissait à priori quelque peu appréhensifs ―, il a bien voulu répondre à nos questions sur la banlieue, s’étendant sur toute sa filmographie, sur son rapport au son et à la musique et sur la vingtaine (rarement) mise à l’écran.

Le Quatre trois : Comment fait-on un film ayant pour sujet l’ennui… sans lasser le spectateur?

Stéphane Lafleur : Pour moi ce n’est pas un film sur l’ennui, plutôt sur un bout d’âge où l’on ne sait pas trop où l’on s’en va, et sur comment l’amitié peut prendre des chemins différents. Mais je comprends l’idée. C’est toujours un défi de montrer des personnages qui n’ont pas un but précis et d’en faire un récit. J’ai tendance à penser que ce film est une chronique, des petits moments collés ensemble.

Le Quatre trois : C’était conscient à l’écriture de monter le film en scénettes?

Stéphane Lafleur : J’essaie de suivre quelque chose même si le fil est mince. Les coupes au noir étaient écrites au scénario. C’était prévu qu’on ne sache pas trop sur combien de temps le film se déroule, s’il se passe sur quelques jours ou sur une semaine.

Le Quatre trois : C’est le titre de Tu dors Nicole qui t’es apparu en premier, avant même les personnages et le décor. Quelle est l’importance des mots – et du scénario – lorsque tu travailles sur un film?

Stéphane Lafleur : Je trouvais le titre joli et j’avais envie de l’utiliser, peut-être pour un scénario de film. L’idée que c’était un vieux nom, Nicole, de le donner à une jeune femme et de m’intéresser à cette période de la vie, ensuite de filmer l’été la nuit, de retrouver le sentiment de marcher la nuit quand on est jeune, puis finalement que Nicole soit insomniaque  ce qui justifie ses sorties nocturnes  : c’est le chemin que j’ai suivi pour en arriver là. Généralement, je sais d’où ça part et où ça va mener, le reste est une dictée trouée. J’essaie de relier les points comme un dessin à numéros, que tu fais le tour pour réaliser que c’est un dauphin.

Le Quatre trois : Avec ce film tu sembles clore une trilogie sur la banlieue. Dans ce cas précis pour la filmer tu as opté avec Sara Mishara (directrice photo du film) pour une photographie en noir et blanc, qui en plus de rendre la banlieue étrange et vaguement dangereuse, isole les personnages. La banlieue est-elle foncièrement absurde, triste, déprimante?

Stéphane Lafleur : Ma réflexion sur la banlieue n’est pas si creusée. J’y situe mes films parce que j’y ai passé la moitié de ma vie. Nicole est inspirée de mon adolescence, mais en terme d’ambiance plutôt que d’histoire. Pour moi c’est naturel, particulièrement pour ce film, où l’on avait envie d’une banlieue foisonnante et verdoyante, même si elle est en noir et blanc. J’avais le goût d’un lieu avec du vécu, pas qui vient d’être construit où toutes les maisons sont pareilles. On m’avait reproché dans mes autres films une austérité, mais je ne cherche pas à juger le lieu.

Le Quatre trois : Les frères Coen ou Alexander Payne ont souvent été critiqués pour la façon dont-ils représentent les gens en région. Tu as déjà reçu des commentaires similaires?

Stéphane Lafleur : On ne m’a pas reproché ça. J’aime le parallèle que tu fais avec Alexander Payne, parce que c’est un cinéaste que j’aime beaucoup; c’est à mon avis l’un des cinéastes américains qui s’attardent sur une classe sociale qui est très peu exploitée au cinéma. On va aller dans la haute bourgeoisie ou dans la pauvreté extrême, lui joue dans un registre qui différent. On m’a plutôt reproché de renvoyer une image grisâtre de la banlieue. Il y avait quelque chose de plus tristounet dans Continental, malgré l’humour. Mais je ne fais pas le procès de la banlieue. La ville ne m’inspire pas encore assez, même si j’y habite et que j’y mène ma vie.

Le Quatre trois : La musique électronique de Organ Mood dans le film évoque autant l’enfance que la science-fiction, comme si Nicole était prise entre passé confortable et un avenir inconnu, incertain. Comment s’est effectué le travail sur le son et la musique?

Stéphane Lafleur : Je connaissais déjà la musique de Organ Mood, je les avais déjà en tête pour l’ouverture du film. Lorsque Christophe Lamarche (membre de la formation, NDLR) a vu des images du film, il est instinctivement allé vers le kalimba, un instrument qui se joue avec les doigts. Pour cette partie de la trame sonore, j’avais besoin de quelque chose de totalement différent de la musique du groupe, loin d’une instrumentalisation avec de la guitare ou du drum. La musique de Organ Mood était une belle porte d’entrée. Je voulais séparer les deux univers. J’ai essayé un moment donné de les marier, quelqu’un avait eu l’idée que Organ Mood reprenne une pièce du band à leur façon, mais ça n’a pas marché. Dans le fond ce n’était pas une si bonne idée parce qu’on voulait que Nicole ait son univers à elle. Pour moi c’était la nuit et le côté sci-fi qui vient avec le petit gars et sa voix qui mue et la finale du film.

Le Quatre trois : Tu as dit lors d’une entrevue que le cinéma s’intéresse peu à la vingtaine. Pourquoi?

Stéphane Lafleur : Ça concernait surtout le cinéma québécois. Quand tu commences à écrire un film tu n’es pas étranger à ce qui a été fait chez vous dans les dernières années. Je trouvais qu’on abordait plus, avec Maman est chez le coiffeur ou À l’ouest de Pluton  que j’adore et qui est un film extraordinaire  l’enfance et l’adolescence, la perte de l’innocence, ou qu’on était dans l’expérimentation des premières fois, par exemple avec 1987. Après on tombe dans Horloge biologique : des gars qui débutent la trentaine qui se demandent s’ils veulent des enfants, qui ne sont pas heureux avec le travail, etc. Je voulais poser un regard sur ce qui se passe entre ces deux périodes, où tu as toutes les possibilités devant toi et, en même temps, de nouvelles responsabilités. Dans le film la meilleure amie de Nicole est en appartement et a des bills à payer, Nicole reçoit sa première carte de crédit et pense que tout est gratuit. Mais dès le départ j’établis le fait qu’elle couche avec des gars et que c’est une affaire réglée dans sa vie et que c’est pas un problème dans le développement du film. Mon analyse ne va pas plus loin que ça. Les personnages de mon film essaient d’étirer l’adolescence et de retarder autant que possible les responsabilités qui les attendent dans le tournant.

Le Quatre trois : La relation entre Nicole et Véronique est centrale au film, mais celle entre les membres du groupe du frère de Nicole contient son lot de drames et d’éclatements. Est-ce que tu te vois, à l’image du grand frère de Nicole, comme un control freak qui n’est jamais satisfait?

Stéphane Lafleur : C’est sûr que je suis très perfectionniste. Surtout quand t’es le chanteur d’un band… juste s’entendre des fois c’est épouvantable (Lafleur est aussi à la barre du groupe Avec pas d’casque, NDRL). Je n’ai pas abordé le groupe d’un point de vue autobiographique. La relation qu’ils ont dans le film est vraiment différente de la nôtre, mais ce sont des cas de figure qui reviennent souvent, par exemple un membre qui est plus carriériste que les autres, un qui s’en fout, un autre pris entre les deux : ce sont des dynamiques que l’on observe souvent et qui parfois ont raison des groupes. Je ce que j’aimais c’était l’idée de les voir en train d’enregistrer, quand habituellement au cinéma on voit plutôt des groupes live.

Le Quatre trois :  Tu as fait du montage sur d’autres films, ce qui nécessite beaucoup de précision. C’est la même histoire sur tes propres films? Est-ce que tu as de la difficulté à les terminer?

Stéphane Lafleur : Oui, et ça se poursuit même quand le film est fini. J’ai revu Tu dors Nicole pour la première à Montréal et j’avais envie de le remonter, de changer des choses. Le problème quand on fait des films c’est que tout s’enchaîne. À peine le tournage terminé que l’on embarque dans le montage, tout en travaillant sur le son et la musique. On ne prend jamais assez de recul. Il faudrait faire le film au complet, prendre une pause de six mois,  et le regarder ensuite pour avoir un regard complètement neuf. 4:3

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.