Dans un biopic, la justesse des faits, la ressemblance et l’interprétation vériste de l’acteur jouant l’artiste constituent souvent (à tort) le nerf de la guerre. À coller la réalité de trop près, on risque parfois l’épave ou pire encore une triste platitude. Selon nous, l’intérêt de tels films dépend en général du traitement qu’on leur confère. Sans tomber dans le jeu puéril des comparaisons, pensons simplement au magnifique Gainsbourg de Joann Sfar ou à Marie-Antoinette de Sofia Coppola.

Yves Saint-Laurent de Jalil Lespert, ayant reçu le soutien « officiel » de Pierre Bergé (compagnon d’Yves Saint-Laurent), n’évite malheureusement pas l’écueil tranchant des clichés. Si les premières robes d’Yves Saint-Laurent appelaient une souplesse, une légèreté, on ne peut en dire autant des dialogues ou des commentaires du narrateur dans le film : plaqués, ne sachant camoufler leur aspect informatif. Sans parler de la réalisation anonyme jusqu’au banal, « confiturée » d’une musique trop présente, engloutissant sur son passage le jeu des acteurs.

Mais de l’épave s’extirpent quelques survivants dont l’interprète d’Yves Saint-Laurent, Pierre Niney, qui réussit à imposer un jeu tout aussi singulier que rafraîchissant. Celui qui incarne Pierre Bergé (Guillaume Gallienne), touchant et juste, offre un appui généreux à Niney. Pas étonnant que les scènes entre les deux acteurs soient les plus réussies du film. Paradoxalement, c’est lorsque ces deux derniers ne semblent plus être les célébrités qu’ils sont censés incarner, qu’ils atteignent le spectateur, qu’ils touchent à la vérité de leur personnage; quand ils sont simplement hommes. Mais le film préfère s’aventurer dans les gossips racoleurs digne de la une d’un tabloïd au papier glacé.

Les aficionados de la mode ou du designer vedette, quant à eux, pourront jeter leur dévolu sur les robes plutôt nombreuses ponctuant les défilés printemps-automnes illustrés par le film. Le dernier défilé est, du reste, l’une des plus belles scènes du film. Le lyrisme de l’opéra se mêle à la fragilité de Saint-Laurent, nerveux, presque absent; aux robes somptueuses et aux mannequins ravissantes; à Bergé, tenant le fort d’une main de fer,  élevant agilement la mode à un niveau paroxystique, d’un art total.

Sinon, outre cet état de grâce, ce n’est que pur étalage de faits, des périodes troubles et d’effervescence de l’artiste offerts sans inventivité, proférant aux situations un sentiment d’interchangeabilité qui devient agaçant. Jusqu’à se demander si l’entreprise est bien nécessaire tellement les œuvres d’un artiste le dépassent et demeurent ancrées en nous. A-t-on absolument besoin de la vie intime et publique de l’artiste pour mieux comprendre ses œuvres ? Franchement, un tel film ne fait qu’empirer notre doute. Ainsi, il serait convenable de caviarder un tantinet la citation d’Yves Saint-Laurent : « Les modes passent, le style est éternel » par « Les artistes passent, l’œuvre est éternelle. »