Au cours des derniers mois, nous avons abordé la certaine apathie du cinéma d’été, autant à travers les commandes hollywoodiennes et québécoises, mais il existe une autre raison plus personnelle pour détester la saison estivale, et c’est que c’était la saison précise où je ne foutais absolument rien pendant des années. Je suis un enfant des banlieues, plus précisément de St-Augustin-de-Desmaures, et si le reste de l’année nous tenait occupés à travers les nombreux jours d’école, l’été nous laissait à nos propres moyens – encore plus si vous ne faisiez pas partie d’un camp de jour, que j’ai toujours détesté. On ne fait rien, on s’ennuie, puis on se dit qu’on devrait lâcher l’ordinateur ou les jeux vidéo et sortir dehors, pour revenir 30 minutes plus tard, frustré de vivre dans un endroit où tout ce qu’il y a à faire, c’est de flâner dans les centres commerciaux à l’entour. Ce n’est pas une expérience qui se limite à une seule personne, au contraire, ce phénomène a même inspiré Stéphane Lafleur pour son nouveau film. Je dois avouer que Lafleur a toujours été un réalisateur qui m’a interpelé, non seulement à cause du lieu très familier, mais surtout par son regard sur la solitude quotidienne qui m’a tant atteint dans Continental : Un film sans fusil et puis par son humour à la fois mondain et surréaliste dans En terrains connus. Tu dors Nicole s’inscrit parfaitement dans l’œuvre du réalisateur et s’avère un film qui capture très bien la véritable ambiance estivale. Un film simple et proche de la réalité, mais qui offre aussi un commentaire des plus subtils de l’œuvre du réalisateur.

Tu dors Nicole n’est pas juste un film sur l’ennui et la solitude de la jeunesse de banlieue; c’est surtout un film sur le passage – ou l’illusion du passage – entre la jeunesse et l’âge adulte. Ce moment de notre vie où on pense être prêt à entrer dans le vrai monde alors qu’on ne l’est pas. Ce moment où on est maintenant en appartement à ses propres moyens, où on reçoit sa première carte de crédit sans comprendre comment ça marche, où on travaille plus régulièrement sans trop y penser. Bref, le moment où on croit finalement être mature avant que la réalité, l’innocence et la naïveté nous ramènent sur terre. Le plus grand exemple de ce constat est sans aucun doute le personnage de Martin, enfant d’environ douze ans qui a mué prématurément. Sa nouvelle voix grave lui fait penser qu’il est capable d’être en couple avec Nicole, bien plus vieille que lui, en récitant des messages d’amour clichés et clairement hors de sa portée. Il se montre adulte devant Nicole et son amie Véronique, mais plus tard dans le film, il est surpris par Nicole alors qu’il joue au cowboy avec ses figurines, son enfance à découvert.

Nicole, quant à elle, vit sa vie en périphérique de sa propre existence. Elle est séparée des gens et du monde qui l’entoure et cherche un sens à sa vie; pas dans le sens d’une grande question existentielle ou de savoir quel travail faire plus tard, mais dans le sens que son été est sans intérêt et que sa vie ne veut absolument rien dire en ce moment. Même la caméra se détache de ses mouvements par moment, l’isolant encore plus et la laissant hors cadre plusieurs fois. Elle essaye tout de même de s’en sortir; elle décide de partir en voyage en Islande avec son amie, même si elles n’ont aucune idée pourquoi sinon que c’est plus «beau», et elle trempe sa naïveté d’adolescence banlieusarde dans les clichés d’une société matérialiste, un peu comme le personnage de Ricardo Trogi dans 1987 sorti plus tôt ce mois-ci. Son personnage est cependant bien mieux écrit que celui de Trogi. Premièrement parce que ses préconceptions et actions subséquentes sont beaucoup plus proches de la réalité, sont plus vastes et donc, beaucoup plus faciles à accepter comme comportement d’adolescent. Deuxièmement parce que ses préconceptions, surtout sur la valeur des choses et sur son ex, sont déconstruites d’une manière simple et un peu cruelle, et la petitesse de l’histoire fait en sorte que ces développements ont plus d’impact sur le personnage de Nicole qu’une nuit au poste de police pour Ricardo. Quand elle essaye d’ailleurs de redresser ses idéaux, l’absurdité de ceux-ci devient encore plus apparente à ses yeux et à ceux du public. Il y a un moment précis vers la fin du film où Nicole fait une chose qui pourrait s’avérer vraiment détestable : jeter le blâme des problèmes de sa vie sur des gens plus démunis qu’elle. Et comment est-ce qu’ils répondent? Ils rient. Ils savent que le problème de Nicole est tellement trivial et sans importance que ça ne mérite même pas d’être fâché, surtout si c’est totalement de sa faute. On est bien loin des deux films de Trogi et, en échange, beaucoup plus proche des jeunes d’À l’ouest de Pluton, même si ceux-ci étaient plus extravagants comparés à Nicole et Véronique.

Il est difficile de parler de performances d’acteur dans un film de Stéphane Lafleur; à l’exception de Continental : Un film sans fusil où les personnages traînent une très forte solitude plus conventionnelle au cinéma, les personnages de ses films valsent en permanence entre l’ennui et l’absurde, à la fois très près et très loin de nos propres expériences. Cela ne veut pas dire que ces rôles sont faciles, bien au contraire, cela veut dire que leurs qualités sont plus subtiles. Julianne Côté mérite une très grande mention pour avoir réussi à supporter un film où elle apparaît 99 % du temps – ce qui n’est pas donné à tout le monde – et Francis La Haye surprend encore. Mais ce qui ressort surtout, c’est l’honnêteté des performances et les camaraderies qui se forment entre les acteurs, particulièrement entre Julianne Côté, Catherine St-Laurent et Marc-André Grondin, sans oublier le franc-parler entre les membres du groupe de musique de son frère. Cette complicité touche non seulement les histoires et dialogues qu’ils se racontent de façon plus ou moins maladroite, mais elle invite aussi le public à faire partie de la conversation, à être au même niveau que les personnages

Mais ce qui est le plus impressionnant dans Tu dors Nicole, c’est la force et la variété de son commentaire social subtil. Continental : Un film sans fusil délimitait fortement la solitude à l’intérieur de ses quatre personnages principaux, et En terrains connus tombait dans des situations étranges et spécifiques; Tu dors Nicole, de son côté, se situe dans un environnement très terre à terre sans en être lourd. Ses situations sont plus courantes, mais ce sont les interactions des personnages qui nourrissent les nombreuses métaphores, et il y en a beaucoup. Nicole qui ne peut pas partir avec son vélo attaché à celui de Véronique, Véronique qui reste attachée à un système malgré un vieux parton gênant, un homme qui essaye d’endormir son enfant en voiture, les trois membres du groupe qui jouent dans trois salles différentes, les adultes obsédés par la propreté jusqu’à l’absurde, la simple action de dormir. Le film est rempli de ces petites allégories, mais elles se fondent si bien dans le décor et dans la trame des personnages qu’elles ne deviennent jamais lourdes ou encombrantes; il faut en échange les chercher, les objets et situations du quotidien devenant ainsi des symboles.

Si Tu dors Nicole s’était limité à capturer la jeunesse, la banlieue estivale et la solitude anodine qu’ils vivent, ça aurait été assez pour le recommander chaudement. Cependant ses nombreuses métaphores vastes, variées et subtiles sur la vie sédentaire et le passage à l’âge adulte, à travers l’étrangeté du quotidien, élèvent véritablement le long-métrage comme un film à la complexité cachée, qui offre plus au spectateur que l’on puisse croire initialement par ses situations et son scénario minimalistes. C’est peut-être le film le plus gratifiant et surprenant que nous a offert Stéphane Lafleur, une œuvre si simple et pourtant si ludique.

Vincent étudie à l’Université de Montréal après avoir survécu à la banlieue de Québec, non sans séquelles. S’il est fou, il est fier de l’être.

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