My Sweet Pepper Land, le neuvième film du cinéaste Hiner Saleem, s’ouvre sur une scène mémorable de pendaison qui mêle au tragique d’une telle condamnation un humour grinçant, d’une noirceur n’ayant d’égale que la barbe chez l’homme kurde. Bien que certaines scènes fournissent quelques sourires, jamais nous ne retrouverons un moment aussi fort. Mais, il ne faudrait surtout pas bouder notre plaisir. Si My Sweet Pepper Land ne réinvente pas l’intrigue amoureuse (d’ailleurs très prévisible) ou le combat entre les bons et les truands, il n’en demeure pas moins que le film se déguste tel le délicieux thé sucré que boivent les nombreux frères de Govend (Golshifteh Farahani), jeune institutrice belle et rebelle, bien décidée d’enseigner dans un village qu’aucun ne souhaite se voir attribuer. Quant au beau ténébreux, Baran (Korkmaz Arslan), ex-résistant contre le régime de Saddam Hussein, il accepte un poste dans le même village afin de fuir sa mère qui, organisant de ridicules rencontres avec des femmes, souhaite le voir marier à tout prix.

De nombreux et magnifiques plans d’ensemble qui aurait fait verdir de jalousie le grand John Ford, de gros plans sur les visages renfrognés, d’intenses échanges de regards propres à acérer la tension entre Baran et le groupe criminel d’Aziz Aga, seigneur mafieux de la région, jalonnent l’ensemble du film. Où certains cinéastes auraient opté pour un traitement naturaliste de leur réalité historique ou politique, Saleem pimente le sien de codes propres au western (plus près du western classique que du spaghetti ou du crépusculaire). Ici, les positions sont claires et sans ambigüité comme une salve de kalachnikov dans l’estomac. Les bons et les méchants : d’un côté, Baran représente la loi de l’état et de l’autre, la bande d’Aziz Aga, la loi ancestrale clanique. Les rebelles kurdes sont bien débarrassés de Saddam Hussein, mais ce serait oublier que les traditions morales et la notion d’honneur constituent toujours une forme d’occupation définitive. Govend et Baran se posent en principaux attaquants contre cette morale « élastique » maniée par les juges véreux et la populace crédule. Ils se battent avec une droiture irréprochable et une férocité sans pareille.

Et en précieux contrepoint à toutes ses confrontations, il y a les scènes où Govend joue du hang (instrument d’origine suisse) dotées d’une franche poésie, nous élevant un peu plus haut du sol poussiéreux de la réalité.

Si le propos du film perd parfois en nuance, c’est quand il se permet des métaphores qu’il demeure d’une grande puissance d’évocation. Lors de l’escarmouche de deux chevaux soudain devenus incontrôlables au commissariat de police ou de la remarque que fait Baran au sujet du thé qu’il sert à Govend. Et la plus forte qui sous-tend tout le film, celle rendue possible par l’emploi du western qui appelle directement le mythe fondateur américain : l’appel de liberté, de la conquête du territoire (dans le cas kurde, la reprise du territoire), ce sweet pepper land à conquérir. L’emploi du genre ne paraît donc plus accessoire ou simple pastiche, il révèle toute la force du propos; ce que le film fête en quelque sorte; une liberté sans compromis, un mythe à réinventer, hors des sentiers battus, exigeant la plus grande foi dans l’homme. C’est dans cet appel de foi que le film se termine, lorsque Baran et Govend, séparés par les paysages rocheux crient pour se retrouver. La voix de l’un suffit à l’autre pour comprendre que le combat (et les futurs) ne sera plus vain.

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