Les fictions présentant un univers dystopique sont apparemment dans le vent ces dernières années. Bien que n’étant aucunement un phénomène récent, on assiste cependant à une recrudescence de ces récits qui poussent souvent jusqu’à l’extrême la notion de contrôle et d’ordre. Pensons à Divergent (2014), V for Vendetta (2006), The Island (2005) ou à la série The Hunger Games. L’idée de base est simple. Il s’agit d’une sorte de variation sur une question hypothétique qui prend la forme suivante : « et si [insérez ici votre idée] ? ». Les variations sur ce thème peuvent déboucher sur des œuvres fascinantes qui deviendront des classiques ou n’être que de pauvres émules édulcorés n’amenant rien de nouveau dans le paysage romanesque ou cinématographique. Le dernier né de cette lignée parfois désolante est une adaptation du roman de Lois Lowry, publié en 1993. Vivant dans une société entourée de nuages, où ce qui est différent est condamné, où les émotions sont supprimées, où la surveillance est constante et où règne l’ordre et l’harmonie grâce à un savant mélange d’éducation stricte et d’injections matinales, il n’y a pas d’Histoire avec un grand H. Celle-ci a été supprimée, pour éviter la souffrance et toute autre émotion potentiellement dangereuse. Dans cette ville où toutes les maisons se ressemblent – comme si on avait décomposé Habitat 67 en plusieurs résidences unifamiliales – le rythme de vie est ponctué de rites de passage. À un certain âge, tous les adolescents débutent une carrière qui a été choisie pour eux par un comité de sages. Jonas apprend ainsi qu’il deviendra dépositaire de l’Histoire, dans une cérémonie où on se tape sur la cuisse pour applaudir. Pour y parvenir, il devra suivre une longue formation auprès du précédent dépositaire, devenu passeur, interprété par Jeff Bridges. On pourrait dès lors résumer l’intrigue par ces quelques lignes de la chanson de France Gall et Elton John : « Donner pour donner, c’est la seule façon de vivre, c’est la seule façon d’aimer ».

En effet, plus Jonas apprend de choses du passeur, plus sa perception sur la vie se modifie. Il sent des choses, comme cela est si finement dit. Par moments, la voix off de Jonas ponctue certains moments du film. On peut imaginer qu’il s’agit là d’une tentative de transposer à l’écran les réflexions et l’intériorité du protagoniste telles qu’écrites dans le roman, mais ce procédé manque cependant de finesse. Pour représenter cette société sans nuances, on choisit évidemment le noir et blanc. Progressivement, alors que Jonas apprend à voir au-delà des apparences, il discerne peu à peu des couleurs. Ces plans subjectifs se veulent parfois empreints de poésie et d’une touche impressionniste, mais la surabondance de ralentis et de filés artistiques est ici peu heureuse. Par curiosité, nous nous sommes demandé si le directeur photo était le même que pour le film Pleasantville (1998). Après vérification, ce n’est pas le cas. Il s’agit de Ross Emery, directeur photo second unit et opérateur caméra dans d’autres films dystopiques tels la trilogie Matrix, Dark City (1998) et L’île du Dr. Moreau (1996).

Le principal problème du film, outre ses procédés visuels décevants, ses répliques lourdes et le jeu sans remous des comédiens (Meryl Streep et Jeff Bridges, pourquoi ?), c’est qu’il manque cruellement de subtilité. On ne laisse pas le temps au spectateur de penser par lui-même et on ne déjoue certes pas ses attentes : tout est dit et redit, tout est montré et l’histoire emprunte un arc narratif prévisible, tracé à grands traits de feutre noir. De plus, on nous plaque une morale humaniste livrée à grands coups de clichés. Ainsi, quand le passeur montre à Jonas des images de l’Histoire, on a l’impression de regarder une enfilade de vidéos trouvées sur Google : des enfants de toutes les races qui rient; une femme enceinte; Nelson Mandela; l’homme de la place Tiananmen… Si les intentions sont nobles à la base, et que le roman les exposait possiblement de manière plus délicate, leur transposition à l’écran déçoit, ce qui est malheureux, car le film propose des idées intéressantes, qui sont simplement mal menées. Au mieux, il s’agit d’un hommage au libre-arbitre, une ode à la tolérance et à l’amour. Et si on ne l’avait pas bien compris, Jonas se charge de nous le rappeler : « Si on n’éprouve rien, la vie n’a pas de sens ».

Ce film touchera et captivera sans doute bien des spectateurs, et c’est très bien ainsi, mais pour les autres, qui hésitent à payer pour voir The Giver au cinéma, nous vous encourageons plutôt à voir ou à revoir l’excellent Gattaca (1997) dans le confort de votre salon.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia

Commentaires