Tout se joue dans les premiers instants du film, lors d’un souper arrosé entre amis qui laisse à Juliette un fort goût amer. Pour elle, un commentaire ressort du lot de propos déplacés que l’hôte déballe devant ses invités. Des femmes comme elle, ambitieuses et indépendantes, parlent trop et ne connaissent par leurs limites. Son mari ne bronche pas et une fissure dans la vie de la femme se fait plus vive à ce moment. Les prochaines vingt-quatre heures seront une accumulation de petites et de grandes déceptions, ainsi qu’une résistance face à un mode de vie normatif dans lequel elle se reconnait peu.

Cela fait huit mois que Juliette, son mari et ses deux enfants sont installés en banlieue parisienne. Son mari a accepté un poste important dans une école et elle-même attend la réponse pour un emploi convoité dans le domaine de l’édition à Paris. Entre les courses précipitées, un rendez-vous d’affaires, un atelier de lecture et un souper entre voisins, la disparition d’un enfant vient perturber la quiétude du quartier. Pour Juliette, rien ne sera plus tout à fait comme avant.

Dans La vie domestique, la réalisatrice française Isabelle Czajka construit un univers tranquille et routinier, avec une omniprésence de plans montrant les parcs déserts et la nature paisible environnante. Un montage fluide fait défiler des moments du quotidien et la caméra s’attarde souvent sur des actions banales. Une femme dépose des croissants dans une assiette, lave le comptoir, installe son enfant devant la télévision et fait choisir le café à ses amies. Dans l’après-midi, elles essayent des vêtements dans les boutiques, mangent au McDonald et vont chercher leur enfant à l’école. Czajka s’immisce avec délicatesse dans la vie de Juliette et de ses voisines, dans l’espace d’une journée, comme une observatrice de leurs réussites et de leurs échecs qui se font sentir dans l’âpreté de la vie de tous les jours.

C’est à la fois un regard doux et cruel que la réalisatrice pose sur ces femmes au foyer, montrant ainsi le revers hostile de cette vie tranquille. Derrière l’ordre impeccable des maisons et les jardins bien entretenus se cachent une solitude et un ennui suffocant, une détresse silencieuse. L’une d’elles, Betty, habite dans une maison au décor immaculé et l’enfant turbulent de son amie dessine sur son nouveau divan blanc. Devant la femme en larmes, on se demande si elle pleure sa grand-mère qui vient juste de décéder ou son divan ruiné. Plus tard, elle raconte à son mari qu’un homme du voisinage a une chienne aussi nommée Betty, docile et douce, qui a fini par le mordre. Une autre voisine, enceinte de son troisième enfant, se réjouit de l’arrivée d’une étudiante étrangère dans sa maison, s’éloignant ainsi de la réalité d’un mari absent et peu attentionné. Ce qui déconcerte le plus dans le film, c’est la prise de conscience que ces femmes sont des prisonnières volontaires, prêtes à s’effondrer à tout moment. Elles sont captives de leurs devoirs familiaux et conjugaux, négligeant du même coup d’autres aspects importants de leur vie.

Quelques irritants se font sentir rapidement dans le film. Certaines scènes, caricaturales et sans subtilités, sont un prétexte au soulèvement de plusieurs sujets. Cela donne l’effet d’une liste éparpillée de questions à aborder et fait perdre de la force au sujet principal, soit l’ennui au quotidien dans une banlieue monotone. Prenons l’exemple de la liberté de choix quant à la grossesse qui est abordée lors de l’atelier littéraire ou le ménage de la chambre du fils qui finit par un commentaire sur les femmes qui ne sont pas des bonnes. Il y a aussi la mention appuyée et inutile d’une chanteuse polonaise, jeune et sensuelle, qui déplait tant à Juliette de par l’attirance que son mari a pour elle. Ce dernier passage témoigne d’ailleurs d’une autre faiblesse, soit la représentation négative des hommes. Ils sont tous caricaturaux, machos et sans nuances, des personnes purement nocives dans la vie des femmes. Cela rend faciles et prévisibles certaines confrontations avec le sexe opposé et même le dénouement du film.

La vie domestique demeure toutefois plus qu’un simple film sur l’émancipation des femmes dans un environnement qui les confine à un rôle précis et parfois peu valorisant. La courte apparition de la mère de Juliette, une femme cynique qui considère avoir raté sa vie auprès de son mari, métaphorise la vie qu’elle refuse d’avoir. Il y a ainsi une seconde couche intéressante qui remet en question le temps qui passe, les choix de vie et les priorités. Sous la surface inoffensive de la vie de ces femmes se cache une peur profonde de savoir qu’il y a eu des occasions manquées et des rêves déçus, qu’elles en soient conscientes ou non.

Malgré une mise en scène peu marquée, une façon parfois forcée d’aborder des sujets et des personnages masculins tranchés, un portrait cinglant de la vie au foyer découle de ce film. Il transpire de sincérité par ses héroïnes déchues et malheureuses, enlisées dans une vie en apparence parfaite. Si la fin donne l’impression d’un recommencement, avec un autre souper inconfortable entre voisins, quelque chose a changé chez Juliette. Elle défie son mari qui lui reproche de n’être jamais contente ni satisfaite, ne voulant plus se contenter de si peu. On n’a d’autre choix que d’être captivé par sa lucidité, sa détermination et malgré ses imperfections, par la pertinence du film.

Isabelle Dion

Isabelle Dion fait présentement une maîtrise en cinéma à l’Université Laval et s’intéresse aux représentations queer dans le cinéma de Pedro Almodóvar et de Gregg Araki. Elle participe également à un projet de recherche portant sur la figure du cyborg dans l’œuvre de Lynn Hershman Leeson (dirigé par la professeure Julie Beaulieu).